Minerva Project: réinventer la formation d’élite pour tenir compte de l’internationalisation et de l’abondance d’information

J’avais entendu parler du Minerva Project l’an dernier.  Compte tenu du fait qu’il s’agit d’une formation pour élites avec des déplacements annuels à l’international, je l’avais un peu mise de côté tant cela me semblait loin de nous.  Une première cohorte « expérimentale » d’une trentaine d’étudiants vient de démarrer. Maintenant que je comprends mieux de quoi il s’agit, je pense qu’on a intérêt à y regarder de plus près: l’absence de locaux physiques importants, l’utilisation de l’Internet et des MOOC pour l’auto-formation d’étudiants très autodidactes, l’absence d’enseignement disciplinaire, les années passées à l’étranger avec des séminaires en ligne…  S’agit-il d’un modèle viable d’institution supérieure pour former les leaders du futur?

Le modèle d’affaires

Minerva Project est l’initiative de l’homme d’affaires Ben Nelson, qui a vendu la start-up Snapfish à Hewlett-Packard en 2005.  Il s’agit d’une compagnie privée qui offre de la formation supérieure pour élites, ce qui constitue une rareté dans le marché américain: « …[T]he corporate sector has preyed on students at the low end of the market. They made their money charging students exorbitant sums for mediocre educations they tend never to finish. » (Weissmann, 2014)  L’accréditation des diplômes fonctionne par accord avec d’autres institutions pour équivalences.  Nelson a réuni 70 M$ en capital de risque pour démarrer le Minerva Project.

À terme, les principaux clients de Minerva ne seront pas des américains.  De la première cohorte « expérimentale », seuls 20 % des étudiants proviennent des États-Unis.  Nelson prévoit que ce nombre descendra à 10 % pour les prochaines cohortes.

« Wealthy and well-to-do parents in China and India are desperate to send their children to American-style schools. But elite U.S. institutions aren’t expanding their class sizes to accommodate all of those well-schooled, multilingual international students » (Weissmann, 2014)   

L’entreprise peut offrir de la formation attrayante à coût relativement bas (du moins dans le marché d’élite aux États-Unis: entre 10 000$/ année et 28 000$ / années selon les diverses sources, soit le quart de ce que des institutions équivalentes demandent), puisqu’elle ne dispose que de peu d’installations physiques et n’entretient pas un corps professoral régulier: « Too much money is spent on costs that have nothing to do with student outcomes, like lavish campuses and sports programmes. There’s too little focus on actually educating students – and too much on maintaining the job security of their professors. » (Nelson, cité dans Walker, 2014)

Un journaliste fait remarquer que Minerva court relativement peu de risque puisque l’essentiel de ses étudiants est composé d’autodidactes qui réussiraient leurs études n’importe où.

Les enseignants engagés par l’entreprise peuvent demeurer partout, du moment qu’ils ont accès à une connexion Internet. Notons qu’ils conservent la propriété intellectuelle de ce qu’ils enseignent. « Can a school that has no faculty offices, research labs, community spaces for students, or professors paid to do scholarly work still be called a university? » (Wood, 2014)

Les fondements pédagogiques

Nelson a recruté Stephen Kosslyn, professeur de neurosciences cognitives, ancien directeur du  Center for Advanced Study in Behavioral Sciences à Stanford et ancien doyen des sciences sociales à la Harvard University.  C’est lui qui a développé la vision de l’enseignement derrière Minerva.  Dans un premier temps, la conception de Kosslyn rejette complètement la leçon magistrale:

« Lectures, Kosslyn says, are pedagogically unsound, although for universities looking to trim budgets they are at least cost-effective, with one employee for dozens or hundreds of tuition-paying students. “A great way to teach,” Kosslyn says drily, “but a terrible way to learn.” » (Wood, 2014)

Les groupes sont petits (maximum de 19 étudiants par « classe » virtuelle) et l’enseignement ne se donne que par séminaires en ligne pour échanger entre étudiants et professeur.  Les apprenants sont sensés aller chercher les notions de base par eux-mêmes sur Internet (via MOOC, vidéos YouTube ou autres).  Graeme Wood, journaliste du Atlantic a assisté à un séminaire en ligne sur l’induction offert par Éric Bonabeau, doyen des études informatiques:

« When I asked him afterward about his decision not to spend a session introducing the concept, he said the Web had plenty of tutorials about induction, and any Minerva student ought to be able to learn the basics on her own time, in her own way. Seminars are for advanced discussion. » (Wood, 2014)

La vision de Kosslyn se baserait sur les données probantes en apprentissage: « Minerva officials claim that their methods will be tested against scientifically determined best practices, unlike the methods used at other universities and assumed to be sound just because the schools themselves are old and expensive «  (Wood, 2014)

Ces ‘bonnes pratiques’ sont intégrées à la plate-forme de cours propriétaire de Minerva. (« The pedagogical best practices Kosslyn has identified have been programmed into the Minerva platform so that they are easy for professors to apply. They are not only easy, in fact, but also compulsory, and professors will be trained intensively in how to use the platform. » (Wood, 2014)) Par exemple, le fait de soumettre un court test aux étudiants dès le début d’un cours, puis de reposer des questions sur le même sujet plus tard pendant la séance, etc. 

Le curriculum

Puisque tous les cours sont donnés en ligne, l’emplacement physique des étudiants a peu d’importance.  Tous vivent en résidence à San Francisco la première année (présumément pour créer un esprit de corps), »…[F]reshmen take esoteric-sounding courses like “Empirical Analysis” and “Multimodal Communication.” The entire first year at Minerva is dedicated to teaching three things and three things only: critical thinking, creative thinking, and effective communication. » (Lapowsky, 2014)  L’objectif de la première année est de développer chez les étudiants 129 « réflexes intellectuels » (habits of mind).

Puis la cohorte est divisée en deux groupes qui se déplacent de ville en ville à chaque année subséquente: An 2 (Direction) – Buenos Aires et Berlin, An 3 (Focus) – Hong Kong et Mumbai; An 4 (Synthèse) – Londres et New York:  « Minerva will maintain almost no facilities other than the dorm itself—no library, no dining hall, no gym—and students will use city parks and recreation centers, as well as other local cultural resources, for their extracurricular activities. » (Wood, 2014)

Ce n’est que lors de la seconde année que les étudiants choisissent des domaines de spécialité:  des diplômes BA ou BSc en sciences naturelles, sciences informatique, sciences sociales, arts et sciences humaines; administration. Néanmoins, les cours ne présenteront pas de fondamentaux:

« Minerva toys with the notion that in a world where information is never more than a click away, what matters most is not what you know off the top of your head, but how you analyze and interpret everything you learn. And so, the school takes a hard stance against teaching hard skills. » (Lapowsky, 2014)

Tous les cours sont interdisciplinaires.  Puis, comme d’autres écoles généralistes [pensons à la Quest University], les dernières années sont consacrées à concevoir un projet:

« …[A]ll of the classes are interdisciplinary, such as “Art for Political and Social Change” or “Natural Resources and Environmental Economics.” Finally, during their last two years, they’re tasked with “creating something novel” within their given concentration. This is more than just a thesis presentation. If they’re studying politics, for instance, they might draft a law and try to get it passed.

“It’s intended to be a bridge from college to the real world,” says Dr. Kosslyn. » (Lapowsky, 2014)

Une formation qui tient compte de l’accessibilité à l’information?

Pour moi, le principal intérêt de ce nouveau joueur en formation supérieure est qu’il tente de prendre acte de l’abondance d’information désormais disponible sur Internet.  Les universités doivent-elles absolument produire de nouveaux contenus et les enseigner?

« “Content is about to become free and ubiquitous,” [Daphne] Koller [de Coursera] said, an especially worrying comment for deans who still thought the job of their universities was to teach “content.” The institutions “that are going to survive are the ones that reimagine themselves in this new world.” […] « Minerva’s model, Nelson says, will flourish in part because it will exploit free online content, rather than trying to compete with it, as traditional universities do. […] “We are a university, and a MOOC is a version of publishing,” Nelson explains. “The reason we can get away with the pedagogical model we have is because MOOCs exist. The MOOCs will eventually make lectures obsolete.” » (Wood, 2014)

Le correspondant économique du Slate, Jordan Weissmann, résume bien l’enjeu que pourrait (ou pas) constituer l’innovation de rupture que deviendrait le Minerva Project:

« On the one hand, most top-tier universities don’t put nearly the emphasis on teaching that they should, and it’s at least interesting to see someone attempting a radical alternative that tries to drag Ivy-style education into the Internet age (all without accepting any federal aid). On the other hand, you’re talking about a for-profit enterprise boasting a pretty untested pedagogical approach that will mostly appeal to students with a serious autodidactic streak. Who else is going to mind teaching themselves Psych 101 so they can enjoy plugging themselves into all those advanced, online seminars? » (Weissmann, 2014)

Chose sûre, pour les observateurs du milieu qui sont témoins d’initiatives comme celle-ci, le paysage de la formation supérieure n’a pas fini de changer: « The idea that college will in two decades look exactly as it does today increasingly sounds like the forlorn, fingers-crossed hope of a higher-education dinosaur that retirement comes before extinction. » (Wood, 2014)

Sources:

Lapowsky, Issie, « This University Teaches You No Skills—Just a New Way to Think« , Wired, 29 octobre 2014

Rivard, Ry, « The Minerva Moment?« , Inside Higher Ed, 5 avril 2013

Walker, Tim, « Will The Minerva Project – the first ‘elite’ American university to be launched in a century – change the face of higher learning?« , The Independant, 24 juillet 2014

Weissmann, Jordan, « This For-Profit College Wants to Compete With the Ivies. And It’s a Brilliant Business Idea« , Slate – The MoneyBox, 15 août 2014

Wood, Graeme, « The Future of College?« , The Atlantic, Septembre 2014

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