L’évaluation de la performance des enseignants : nouvelle tendance qui se généralise

Depuis le mardi 6 septembre 2011, le journal La Presse publie une série d’articles sur la nouvelle tendance qui s’observe actuellement aux États-Unis, soit l’évaluation des enseignants de façon à établir des critères de performance à avoir et en-deça desquels une personne de cette profession risque de se faire remercier de ses services.

Comme il arrive dans ce genre de processus, il en va beaucoup de la crédibilité de la démarche, car il est facile d’en faire un chasse aux sorcières, pas nécessairement objective, basée sur le point de vue de ce qu’on juge être le « bon enseignant». C’est pourquoi la fondation de Bill Gates a mis de l’avant depuis trois ans un système qui se veut rigoureux d’enregistrements vidéos de divers ensiegnants consentants et qui permettra d’établir avec plus de poids et de valeur, ce que sont les démarches considérées comme efficaces et stimulantes auprès des élèves quant il est question de faire passer des connaissances dans telle ou telle matière.

À ce propos, l’article de Mathieu Perreault, intitulé « Le Graal de l’évaluation », explique bien la démarche en cours. « Quand ils auront fini leur travail, on aura enfin une grille d’analyse crédible, explique Mark Simons, ancien enseignant de la banlieue de Washington. Ça rendra acceptables les contrats qui lient rémunération et performance, qui souffrent actuellement du manque de crédibilité des évaluations. » Ce qu’on a observé jusqu’à maintenant, c’est que trois rapports de la National Academy of Sciences, publiés dans les dernières années, « ont conclu que les processus actuels d’évaluation des enseignants sur la base des résultats de leurs élèves ne permettent pas d’améliorer les notes des étudiants. »

Pour faire son étude, la « fondation a recruté 3000 enseignants de cinq grandes villes et de deux régions des États-Unis, qui ont accepté de se faire filmer pendant quatre cours en 2009-2010 et quatre autres cette année ». De nombreux chercheurs vont analyser en détails ces vidéos après la première année. Ils voudront notamment détecter des comportements qui pourraient être liés à la réussite des élèves. « Ces comportements seront discutés par un groupe d’experts, qui choisiront ceux qui sembleront les plus importants. La deuxième phase du projet déterminera quels comportements sont liés à la réussite des élèves durant la deuxième année. »

Le programme, Measures of Effective Teaching sera terminé avant la fin de 2012. Pour y arriver, on dispose d’un budget d’un milliard de dollars. Déjà, un « rapport préliminaire, en décembre 2010, a avancé que l’évaluation des enseignants sur la base de la « valeur ajoutée » et l’évaluation par les élèves sont aussi valides l’une que l’autre ».

Le système d’enseignement américain s’est donné comme objectif de faire un ménage parmi ses enseignants que certains jugent non compétents ou non performants dans ses diverses écoles à travers les États-Unis : « Il n’y a pas qu’à Washington que l’on souhaite lier le salaire des enseignants à leur performance. De nombreux gouverneurs républicains, notamment en Floride et au New Jersey, en ont fait leur cheval de bataille au cours de la dernière année, dans le cadre d’une campagne populiste contre les privilèges des fonctionnaires. Mais il s’agit en fait d’un plan bipartite, l’administration Obama ayant lancé au début de l’année 2010 un programme de 4,35 milliards de dollars, Race the Top, qui financera les primes à la performance dans une quinzaine d’États, notamment en Louisiane, en Géorgie, en Oklahoma, au Colorado et au Minnesota. L’ex-chef de cabinet de Barack Obama, Rahm Emmanuel, qui vient d’être élu maire de Chicago, a adopté un programme similaire peu après son élection. »

Il est certain que les recommandations issues de cette grande observation auront aussi des impacts de notre côté de la frontière et influenceront tôt ou tard le programme de la formation des maîtres pan-canadien, incluant le Québec. Comment le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) réagira-t-il devant cette nouvelle tendance? Verrons-nous des approches pédagogiques en mode « recettes » qui auront en principe fait leurs preuves de performance ou de formules gagnantes pour aider les élèves dans leur apprentissage? Comment sera gérée ce besoin manifesté d’avoir une évaluation ponctuelle des enseignants en exercice?

Du côté canadien, deux expériences sont relatées dans le journal La Presse du mercredi 7 septembre 2011. L’article de Gabriel Béland met en lumière l’échec qu’a connu la Colombie-Britannique qui, en 1987, a instauré un ordre professionnel pour les enseignants de la province pensant ainsi aider à régulariser la qualité de l’enseignement, la performance des enseignants et réduire le nombre de cas problème que le ministère de l’Éducation recevait. « À l’époque de sa création, le Collège des enseignants de la Colombie-Britannique pouvait, avec raison, être perçu comme une expérience unique en Amérique du Nord, dit ce rapport. Mais, tout compte fait, le Collège n’est plus efficace depuis plusieurs années et on peut s’inquiéter pour l’intérêt public si rien n’est fait.» La situation a pris des allures de guerre ouverte entre le syndicats des enseignants et le ministère. « Selon le rapport, le Collège est noyauté par le principal syndicat d’enseignants, la Fédération des professeurs de la Colombie-Britannique (BCTF). Celui-ci chercherait avant tout à protéger ses membres, même si cela dilue la mission du Collège, censé promouvoir un enseignement de qualité. » 

Dans son article sur ce qui se passe en Ontario, Pascale Breton note que cette provine semble plus pro-active et reçoit chaque année « un millier de plaintes, provenant de ses membres ou du public, contre des enseignants au comportement jugé répréhensible. Créé en 1997 à la suite d’états généraux sur l’éducation, l’Ordre des enseignants fait aujourd’hui partie du paysage ontarien. Mais, à l’époque, il n’a pas fait que des heureux dans la profession. En revanche, tous les partis politiques s’étaient rangés derrière le gouvernement de Mike Harris pour appuyer la création de cet organisme. Aujourd’hui, l’Ordre des enseignants de l’Ontario compte près de 240 000 membres. Le comité de discipline traite les plaintes pour faute professionnelle ou incompétence. Généralement, le public peut assister aux audiences. Le comité d’aptitude professionnelle se penche pour sa part sur les allégations d’incapacité, notamment pour cause de maladie. Les sanctions les plus sévères visent surtout des cas d’inconduite ou d’agression sexuelles, ajoute Mme Barkany. « Notre mandat relève seulement de l’inconduite professionnelle et de l’incompétence. » » Par ailleurs, « l’Ordre des enseignants ne se contente pas de juger les plaintes du public. C’est à lui que revient aussi la responsabilité de délivrer les permis d’enseigner, d’agréer les programmes de formation en enseignement et d’offrir une formation professionnelle continue à ses membres. »

En réaction à cette série d’articles journalistiques, la section Forum de La Presse du 8 septembre 2011 publie deux articles : le premier intitulé « Oui… mais par des enseignants » de Martin Legault, le second « Non… misons sur la formation » de Jerry Beaudoin. Pour sa part, Martin Legault est enseignant au secondaire et président du conseil d’établissement de l’école primaire fréquenté par ses enfants. Selon lui,

« [c]ontrairement à ce que la population pourrait être tentée de croire, une majorité d’enseignants n’est pas réfractaire à l’idée d’être évaluée. D’ailleurs, la proposition de la Coalition pour l’avenir du Québec [CAQ], selon laquelle le Québec gagnerait à hausser le salaire des enseignants et à assurer leur évaluation, a reçu discrètement, de la part de nombreux pédagogues, un accueil favorable dans plusieurs écoles. À mon avis, l’évaluation du corps enseignant québécois est nécessaire, mais devrait être un mécanisme exercé par les enseignants eux-mêmes. »

Il pense que la création d’un ordre professionnel recevrait l’aval de la majorité des enseignants et que ceux-ci pourraient ainsi avoir confiance en des représentants qu’ils auraient élus dans chacune des grandes régions du Québec.

« Ceux-ci pourraient détenir un mandat d’une durée limitée pour siéger à un éventuel ordre professionnel des pédagogues du Québec. Cette institution aurait pour mandat de garantir la qualité des services rendus à la population en matière de pédagogie dans les écoles primaires et secondaires. Elle pourrait même collaborer avec les universités dans le cadre des programmes de formation des maîtres. »

Il conclut en soulignant que l’éducation pour un peuple doit être sa priorité, car elle garantit son avenir, d’une part, et qu’il n’est pas normal d’oberver 40 % de décrochage scolaire de  ses jeunes. « S’il veut demeurer compétitif, le Québec doit moderniser la qualité des ressources éducatives qu’ils procurent à ses jeunes en s’associant à leurs principaux intervenants. » En ayant ainsi un ordre professionnel bien structuré, une meilleure reconnaissance sera ainsi possible par rapport à cette profession.

Dans son article d’opinion, Jerry Beaudoin, enseignant au primaire, craint que la proposition mise de l’avant pour la CAQ risque de prendre une mauvaise orientation. Rappelons que cette proposition tend à lier la hausse salariale des enseignants à leur performance, ce qui nécessite d’emblée une évaluation rigoureuse et crédible. De par son expérience jusqu’à maintenant, M. Beaudoin indique qu’il a eu à enseigner dans divers milieux assez différents.  Il n’a jamais pensé que parce, pour une année donnée, une classe d’élèves avait une moyenne plus basse que les autres – parce que les élèves viennent de milieux défavorisés, par exemple – que cela fait de lui un mauvais enseignant pour autant. Il craint même que les enseignants dans cette situation soeint tentés de gonfler leurs notes pour éviter tout problème.

En effet, comment pourrait-on véritablement tenir compte de ces impacts socio-économiques de manière réaliste et juste. Il s’interroge également sur qui pourrait dans les faits une correcte évaluation des enseignants : certes pas le MELS ni les commisssions scolaires qu’on considère décrochés de la réalité du terrain. M. Beaudoin porpose plutôt de mettre l’accent sur la formation des maîtres afin de voir à l’améliorer, puis à offrir par la suite aux enseignants des formation ponctuelles tout au long de leur carrière. Celles-ci sont limitées à deux ou trois par année scolaire actuellement, faute de financement. L’auteur conclut en disant : « La profession enseignante est exigeante, plusieurs la décrivent d’ailleurs comme une vocation. Dans certains secteurs d’enseignement, on parle de pénurie. Il faudrait éviter de démotiver ceux qui veulent en faire leur métier en ayant une attitude castratrice et moralisante. Il faut miser davantage sur une meilleure formation des nouveaux maîtres et sur une formation continue en évitant de chercher des coupables pour tout et pour rien. »

La discussion se poursuivra sûrement pendant plusieurs mois, voire encore quelques années avant que des décisions soient prises et mises en place.

Sources :

PERREAULT, Mathieu. « Le Graal de l’évaluation », article publié dans La Presse (Montréal), du mardi 6 septembre 2011, dans le cahier A, ainsi qu’en ligne.
PERREAULT, Mathieu. « Le risque de noter les profs », article publié dans La Presse (Montréal), du mardi 6 septembre 2011, dans le cahier A, ainsi qu’en ligne.
BÉLAND, Gabriel. « Évaluation des profs : une « expérience unique » qui tourne au désastre », article publié dans La Presse (Montréal) du mercredi 7 septembre 2011, dans le cahier A, ainsi qu’en ligne.
BRETON, Pascale. « En Ontario, l’Ordre des enseignants est très actif », article publié dans La Presse (Montréal) du mercredi 7 septembre 2011, dans le cahier A, ainsi qu’en ligne.
LEGAULT, Martin. « Oui… mais par des enseignants », article publié dans La Presse (Montréal) du jeudi 8 septembre 2011, dans le cahier A, ainsi qu’en ligne.
BEAUDOIN, Jerry. « Non… misons sur la formation », article paru dans La Presse (Montréal) du jeudi 8 septembre 2011, dans le cahier A, ainsi qu’en ligne.

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