Médias sociaux en enseignement : en l’absence de balises la méfiance reste forte…

Dans la foulée de mon billet sur le droit à l’image dans les médias sociaux et de celui sur les raisons d’éviter Facebook en enseignement, une conférence au colloque de l’Association québécoise de pédagogie collégiale dont Catherine nous a parlé, on a attiré mon attention sur les quelques articles suivants.  S’ils abordent les médias sociaux sous différents angles (éthique, surveillance, diffamation, cyber-intimidation), ils m’apparaissent tous participer d’une progressive prise de conscience des risques associés à la présence d’enseignants ou d’étudiants au sein des communautés virtuelles.  Pot-pourri de points de vue inquiets quant au 2.0 :

D’abord, une véritable – et encore rare – étude scientifique sur les perceptions qu’ont étudiants et professeurs de ce qui est approprié ou non dans l’utilisation que des formateurs feraient de Facebook ou MySpace.  Malesky et Peters (2011) ont demandé à 459 étudiants et à 159 professeurs de se prononcer à l’aide d’une échelle de Likert sur huit vignettes décrivant des situations où un enseignant utilise un réseau social pour en savoir davantage sur ses étudiants (pour les mieux connaître, apprendre leurs noms, trouver un nouveau moyen de les contacter, s’informer de la santé d’un absent, vérifier un alibi suite à un examen manqué, revoir parce qu’attiré, etc.).  Une question ouverte permettaient de recueillir des commentaires pour de l’analyse qualitative.

Une des premières surprises de l’étude, c’est que près de 40 % des étudiants et 30 % des professeurs considèrent qu’il est inapproprié pour des enseignants d’avoir des comptes sur des réseaux sociaux.  Les professeurs, notamment, considèrent que les communications avec les étudiants devraient s’effectuer par des canaux officiels (courriel insitutionnel, ENA, etc.).  Par ailleurs, dans le cas de cinq des huit vignettes, il y avait une différence significative entre ce que les étudiants et les professeurs trouvaient appropriés. Généralement, les professeurs voyaient d’un meilleur oeil le fait de s’informer d’un étudiant (notamment pour vérifier une excuse) arguant que les sites de réseautage étaient publics, alors que les étudiants s’inquiétaient des conséquences (surtout négatives) qu’ils auraient à vivre suite à l’information trouvée par les enseignants.

Regarding these results, it is possible that some students view SNSs (particularly Facebook) as cyber space where they can ‘‘let their hair down’’ without worrying about being observed by parents, employers, or professors. A ‘‘real world’’ analogy might be discomfort experienced by some students if their professors started frequenting locations where students socialize (bars, night clubs, etc.). Concerns of having their cyber space invaded by faculty may have contributed to the somewhat naive expectation that SNSs would be ‘‘professor free zones.’’ However, as SNSs become an increasingly standardized mode of communication, students should realize that faculty, like members of other professions, will utilize these communities at increasing rates.

Pour les chercheurs, les codes éthiques professionnels (comme celui de l’American Association of University Professors) et  le recours à la théorie de l’éthique déontologique qui repose sur huit devoirs (devoir de bienveillance, devoir de non-malveillance, devoir de justice, devoir d’amélioration personnelle, devoir de répération, devoir de gratitude, devoir de respect des promesses) peuvent aider, mais ne suffisent pas toujours.  Ils souhaitent donc que les institutions universitaires se dotent des balises en matière d’utilisation de médias sociaux en contexte d’enseignement supérieur :

The results of this study suggest that institutions of higher education need to develop policies and procedures addressing the issues brought up in this article. At the very least, it is recommended that universities develop guidelines to define what constitutes appropriate and inappropriate SNS usage in their academic setting. Until standards are developed to address these issues, deontological ethics can be used to guide one’s decision making process.

Par ailleurs, dans un article du Times Higher Education, on rapporte les propos de Me Élizabeth Rita, une avocate partenaire du cabinet américain Kelly, Stacy et Rita, qui soufflait le chaud et le froid lors d’une intervention à  la conférence NAFSA qui se tenait à Vancouver, fin mai-début juin 2011.  Elle recommande aux enseignants de ne pas devenir « amis » avec leurs étudiants sur les réseaux sociaux, les mettant en garde contre ce qu’ils pourraient apprendre qui ne les concerne pas : « “Be careful what you wish for: if you look, you will find,” she cautioned. “You can’t control what you see. You might be learning things about students that you decide are not beneficial for you to know.” »

D’une part, elle considère que les institutions universitaires doivent savoir ce qui se passe en ligne (“Things over which you have control you will be [expected] to have knowledge of. You ignore them at your peril.”), mais elle leur rappelle que tout ne peut ni ne doit être surveillé (« [She] advised institutions to be aware of social-media activity while realising that not all student communication could or should be monitored »). Position d’avocate, s’il en est une.  Elle explique que si des institutions universitaires surveillent Facebook et les autres réseaux sociaux pour monitorer les activités étudiantes, les étudiants se savent surveillés et jouent de stratégie :  On donne l’exemple de l’Université Georges Washington où, suite à une annonce sur Facebook d’une fête non-autorisée, des employés du Service de sécurité auraient investis une résidence du campus   dans le but de saisir l’alcool.  Ils n’y trouvèrent qu’une maison vide avec des boîtes de biscuit où l’on avait inscrit le mot « bière ».  Jeu de chat et de souris pathétique où tout le monde perd…

Dans un autre article et une vidéo, Vincent Gautrais, titulaire de la Chaire de l’Université de Montréal en droit de la sécurité et des affaires électroniques, fait part des résultats d’une étude qu’il mène avec son collègue Benoit Dupont, directeur du Centre international de criminologie comparée, sur la criminalité du Web 2.0:  « On a souvent tendance à croire qu’Internet a augmenté les risques de menaces et de harcèlement, alors que ce n’est pas vrai, remarque M. Gautrais. Ce sont les cas de diffamation qui ont explosé avec l’arrivée des médias sociaux.»  La diffamation compte  pour 15 % des décisions judiciaires liées au Web 2.0 rendues aux États-Unis et au Canada. Au Québec, c’est 10 % des jugements. Ce chiffre grimpe à 49 % en France.  Pour le chercheur, deux facteurs contribuent à cet état de fait : l’anonymat et la permanence de l’information (contrairement à la radio et à la télévision). « [Les enseignants] ont une peur bleue de l’utilisation des médias sociaux par les jeunes, signale-t-il. Ils craignent qu’un jeune les photographie à leur insu quand, par exemple, ils piquent une colère en classe et mette en ligne cette image.»  Il milite pour plus d’éducation quant à l’utilisation des médias sociaux (notamment au niveau du secondaire), notamment pour faire prendre conscience du fait qu’il s’agit d’espaces publics.

Enfin, le Réseau d’information sur la réussite éducative (RIRE) fait découvrir le site Web « Définir la frontière » (Define the Line en version anglaise – souvent plus complète) mis en place par une équipe de McGill (sous la direction de Shaheen Shariff, professeure agrégée qui est aussi membre du Center for Internet and Society (CIS) de l’École de droit de l’Université Stanford) dans le but de contrer la cyberintimidation.  Anne-Isabelle Tremblay qui signe l’article du RIRE, signale : « Contrairement à l’intimidation traditionnelle, la cyberintimidation demeure dans une zone juridique floue. Plusieurs rubriques du site sous la section décideurs abordent, entre autres, la responsabilité civile et le droit constitutionnel et celui de la personne afin que puisse être défini le cadre législatif de l’intimidation via les moyens virtuels. » Le site comporte notamment une section à l’intention des enseignants et l’ont s’adresse à eux en tant qu’intervenants adultes pouvant contribuer à la prévention [Note: Il eut été intéressant d’aborder la question des enseignants qui subissent de l’intimidation ou du libel de la part d’étudiants…].  Il s’agit en fait d’un blogue de veille et les trouvailles des membres du groupe de recherche sont réunies par thématiques et qui est appelé à se bonifier.  Un des objectifs du site m’apparait particulièrement louable :

…[D]éfaire la croyance véhiculée par les médias à sensation qui crée une panique morale sur les dangers d’Internet en s’appuyant sur des études, donc sur la réalité, pour démontrer que la cyberintimidation et les publications en ligne négatives ne sont pas la conséquence d’Internet ou des technologies numériques.

J’inclus ce site dans ce billet parce qu’il s’articule autour d’une notion qui m’apparaît fertile pour la suite d’une discussion quant à la façon dont l’Université de Sherbrooke pourrait baliser l’utilisation des réseaux sociaux, soit celle de citoyenneté numérique et de communications en ligne socialement responsables :

« Les médias sociaux et toute une gamme de technologies numériques offrent de très nombreuses possibilités d’interactions pacifiques et axées sur le soutien, de collaboration internationale en matière d’apprentissage et de partenariats fructueux en matière d’éducation. Chaque citoyen numérique a la possibilité de toucher des communautés des quatre coins du monde par un leadership axé sur le changement en ligne et une attitude responsable qui respectent les principes fondamentaux des droits constitutionnels de liberté d’expression, de protection de la vie privée, de sécurité, de justice et d’égalité. »

Comme la lute au plagiat passe par le développement d’une culture de l’intégrité, la lutte à la cyberintimidation, à la diffamation en ligne, à la cyber-surveillance passe vraisemblablement par le développement de cette citoyenneté numérique responsable.

Sources :
Cunnane, Sarah, « The Perils of Online Friendship », Times Higher Education, 6 juin 2011.
Lambert-Chan, Marie, « Les médias sociaux décuplent les poursuites pour diffamation », Journal Forum – UdMNouvelles, 9 mai 2011.
Malesky, L. Alvin et Chris Peters, « Defining appropriate professional behavior for faculty and university students on social networking websites », Higher Education, Springer, publié en ligne le 1er juin 2011, 17 p..
Shariff, Shaheen et al., Define the Line (site Web), [consulté le 16 juin 2011]
Tremblay, Anne-Isabelle, « Définir la frontière de la cyberintimidation », RIRE – Réseau d’information sur la réussite éducative, 13 juin 2011.
Université de Montréal, Médias sociaux et diffamation : un liaison dangereuse (vidéo), canal Forum en clips, YouTube, 2 min 59, 9 mai 2011

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