Quand les compétences informationnelles passent par la formation des maîtres

François Cardinal, journaliste à La Presse, exprime haut et fort dans son article du 17 janvier 2011 son étonnement le plus complet devant les très faibles « compétences informationnelles » que les élèves présentent en regard des travaux scolaires qu’ils ont à effectuer. « [Les] enfants n’ont parfois, comme tout devoir, qu’à « faire une recherche » sur le web ou à « trouver de l’information » sur un événement, sans qu’il soit question du choix des sources, de la fiabilité des données ou de l’éthique entourant le copié-collé… »

Il s’interroge avec pertinence sur le développement de leur esprit critique et leur capacité d’analyse des résultats obtenus. « [L]a plupart d’entre eux sont incapables d’aller plus loin que les premiers résultats présentés, de naviguer de façon efficace, de discriminer les bons des mauvais sites, de lire ce qu’ils dénichent avec un sens critique. Bref, de surfer intelligemment. » Ce constat est d’autant plus inquiétant que cette démarche est rendue maintenant obligatoire aux États-Unis, ce qu’on désigne comme l’« information literacy ». Le Québec accuse donc un retard croissant en la matière.

L’article de François Cardinal a par la suite fortement résonné sur les médias sociaux et de nombreuses personnes partageaient son point de vue. On convenait de façon générale que ces compétences informationnelles à enseigner aux élèves passaient d’abord et avant tout par la formation des maîtres et se poursuivaient dans les écoles par un soutien actif des responsables administratifs.

Autre son de cloche dans le même sens : un article de Marie-Philippe Gagnon-Hamelin publié par Infobourg et qui relate l’enquête 2009 sur les TIC pour la formation générale des jeunes. « Cette enquête a été menée par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) auprès d’un échantillon de 360 écoles primaires et de 244 écoles secondaires québécoises durant l’année scolaire 2008-2009. Chaque école participante a répondu à un questionnaire sur son parc informatique et sur l’utilisation des TIC par les élèves et les enseignants. » Fait troublant, on y lit d’abord qu’il y a une mise à jour à faire quant au matériel informatique : notamment que plus du quart des ordinateurs accessibles ne sont pas branchés à Internet. Dans les établissements secondaires, 65 % des ordinateurs sont reliés à un réseau sans fil, mais seulement 40 % dans des établissement à l’ordre primaire. « Si la grande majorité des établissements possèdent des projecteurs multimédias, seulement le tiers des écoles primaires et la moitié des écoles secondaires possèdent un tableau blanc interactif. » Autre problématique : le blocage de certains sites comme Facebook ou YouTube à l’école, ce qui n’est pas le cas à la masion. « En entrevue au Journal de Montréal, le blogueur et spécialiste des TIC, Mario Asselin […] donne l’exemple des sites Facebook et YouTube, bloqués par de nombreuses commissions scolaires. « Les jeunes carburent à la possibilité d’exister, d’être reconnus, dit-il. Quand ils publient de l’information et qu’ils constatent qu’ils nourrissent Google, ils sont stimulés. Ça devient stimulant, pour eux, d’utiliser Internet. »

Sur le plan de l’utilisation pédagogique des TIC, le MELS observe aussi le manque de formation des enseignants en regard de ces technologies. Bien qu’il est prouvé que les jeunes utilisent majoritairement Internet ou les médias sociaux chaque semaine, qu’ils soient au primaire ou au secondaire, ce qu’on leur demande en classe se résume souvent à des activités de base utilisant un traitement de texte ou un chiffrier. « Ainsi seulement une minorité d’enseignants font utiliser à leurs élèves des applications de télécommunications (forums, correspondance, consultation d’experts) et des applications d’autoapprentissage des TIC (recherche d’information, sites Web). Une minorité d’enseignants utilisaient des logiciels spécialisés d’enseignement de matières spécifiques (musique, design, robotique) tant au primaire qu’au secondaire. L’étude révèle aussi que les enseignants utilisent surtout les TIC pour planifier leur enseignement et faire des présentations en classe, mais une minorité d’entre eux font utiliser l’ordinateur et l’Internet dans la réalisation des travaux par les élèves. La formation des enseignants aux TIC est majoritairement assurée par des pairs. »

Cette préoccupation d’une formation adéquate des enseignants en regard des technologies est un sujet aussi de l’heure chez nos voisins américains. Meris Stansbury le mentionne clairement dans son article publié dans eScholls News. Des rencontres et des discussions poussées auprès d’un groupe de consultation ont mis en lumière neuf défis à relever pour permettre aux enseignants et aux décideurs administratifs d’effectuer de bons choix et d’assurer une appropriation efficace et fonctionnelle des technologies installées à des fins pédagogiques. De ces neuf défis, deux ont été jugés prioritaires, soit :
1) Fournir des formations structurées au personnel des écoles quant à l’usage des nouvelles technologies, ainsi qu’un encadrement sur demande lorsqu’une personne est dans le besoin.
2) S’assurer de pouvoir de satisfaire les attentes croissantes pour l’utilisation des technologies mobiles, des bases de données, des ajouts d’appareils technologiques et le développement de projets. Les responsables des choix technologiques (chief technology officers ou CTOs) mentionnent ne recevoir que très peu ou pas de soutien pour mieux les guider dans l’analyse et la compréhension de ces demandes.

En contrepartie, seulement 8 % enseignants disent, pour leur part, que les technologies sont bien intégrées dans leurs classes et qu’elles sont tout d’abord à la disposition et à l’usage des enseignants eux-mêmes et non pas des élèves. Ce pourcentage est issu d’une enquête touchant au-delà de 1000 établissements secondaires américains où l’on a consulté les élèves, le personnel enseignant et le personnel responsable des technologies.

On peut en venir à se demander si on doit procéder par ordre que vaut-il mieux : former les enseignants avant même de leur donner les technologies ou introduire les technologies et former le personnel en place par la suite? Idéalement, mener les deux voies de front serait l’idéal, mais il reste certain que fondamentalement, c’est par la formation des maîtres que le mouvement devra être mené pour l’avenir, car au moins les diplômés en enseignement seront déjà bien outillés quand ils arriveront sur le marché du travail et pourront plus facilement s’adapter par la suite à ce qui leur est offert dans l’école où ils iront enseigner.

Sources : CARDINAL, François. « Nos élèves, illétrés numériques », publié dans le site de La Presse le 17 janvier 2011.
ASSELIN, Mario. Les compétences informationnelles : le défi du XXIe siècle pour l’école, Mario tout de go, article de blogue publié le 17 janvier 2011. 
GAGNON-HAMELIN, Marie-Philippe. « Les TIC à l’école : encore un long chemin à parcourir », dans Infobourg, publié le 12 janvier 2011.
Ministère de l’éducation, du loisir et du sport, Les technologies de l’information et de la communication (TIC) pour la formation générale des jeunes – Édition 2009 de l’enquête.
STANSBURY, Meris. « Survey: Staff development is top ed-tech challenge », dans eSchool News, publié le 23 juin 2010.
« Study: Student access to classroom tech limited », dans eSchool News, publié le 29 juin 2010.

Renseignements complémentaires :
« Les technologies de l’information et de la communication (TIC) pour la formation générale des jeunes – Données officielles », dans thot Cursus, publié le 17 janvier 2011.
GÉLY, Fabrice. Le blog du prof geek, pour les enseignants qui utilisent l’outil informatique (et les TICE)… sans modération.

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