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Évaluation, plagiat et ChatGPT

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Il a souvent été question d’intégrité académique dans L’éveilleur sous la plume de Sonia Morin – Sonia qui vogue désormais sur les mers de la retraite! – C’est grâce à elle que j’ai connu les travaux du Groupe de recherche sur l’intégrité académique (GRIA) et ceux de la professeure Martine Peters de l’Université de Québec en Outaouais (UQO) qui dirige le Partenariat universitaire sur la prévention du plagiat (PUPP) regroupant 62 chercheurs et chercheuses dans 28 universités de plusieurs pays.

Face au battage médiatique lors de la sortie de ChatGPT et les inquiétudes que cette intelligence artificielle (AI) génératrice soulève dans la planète Éducation, j’ai eu envie de connaitre l’avis de la Pre Peters en écoutant les entrevues qu’elle a accordées aux médias sur ChatGPT. L’arrivée de ChatGPT ne change pas sa posture face au plagiat. La bataille qu’elle choisit de mener est définitivement celle de la prévention du plagiat plutôt que de le combattre soit en retournant aux examens papier-crayon ou en adoptant des logiciels de détections coûteux et sophistiqués qui seront vite contournés.  De ses propos, je dégage trois lignes directrices applicables à l’université que je résumerai sous la forme de ces trois conseils.

Premier conseil : Revoir comment on enseigne et comment on évalue

Martine Peters suggère que l’on revoit comment on enseigne et comment on évalue à la lumière de cette question : ” À quoi voulons-nous former les personnes étudiantes? ” Si ce que nous voulons est de les former à réfléchir par elles-mêmes et de manière critique, à résoudre des problèmes complexes ou à trouver des solutions créatives, nos enseignements et nos évaluations doivent alors viser le développement de telles compétences. Tout cela demande de la réflexion que l’AI ne pourra pas faire à leur place.

Enseigner en tenant compte de l’AI. Comme l’abondance d’informations du web est un outil de travail dont on ne voudrait pas se passer, ce nouvel accès à l’AI constitue aussi un outil que la formation universitaire ne peut pas ignorer. Nous devons l’intégrer à la formation. Il faut que les personnes étudiantes apprennent à regarder un texte produit par l’AI et à identifier si le contenu est juste et de qualité. Les personnes étudiantes doivent apprendre à poser les bonnes questions à l’AI pour obtenir des réponses de qualité. Elles doivent apprendre à tenir compte des réponses de l’AI et à développer leur sens critique par rapport à ses réponses en fonction de leur domaine d’études.

Revoir nos questions évaluatives. Le personnel enseignant doit faire un virage et poser des questions que ni le web, ni l’AI ne peut répondre. Par exemple, au lieu de demander “Fais-moi une critique de l’œuvre de Gabrielle Roy”, on demandera plutôt, “Compare ces deux ouvrages de G.R. et fais ressortir les différences et les ressemblances en t’appuyant sur la théorie que nous avons vue dans le cours.” L’AI lui donnera certainement quelque chose sur le sujet, mais sa réflexion devra être poussée plus loin. 80% des productions évaluées en milieu universitaire sont des productions écrites. Il y a aussi des changements à apporter de ce côté. Par exemple, nous pouvons demander d’animer une discussion en classe sur l’œuvre de Gabrielle Roy. Bien sûr que l’AI pourra être utilisée en amont, mais la personne devra développer sa pensée sur le sujet pour être en mesure d’en discuter avec ses pairs. Nous devons augmenter la qualité du questionnement et exiger des arguments plus complexes. Il faut leur soumettre des situations qui demandent de construire une réflexion critique, des questions qui requièrent de comparer des points de vue.

Deuxième conseil : Mettre en évidence le pourquoi de l’apprentissage

Peters trouve important de soulever régulièrement avec les personnes étudiantes la raison pour laquelle elles fréquentent l’université, c’est-à-dire pour devenir un professionnel compétent ou une professionnelle compétente. Elle croit que tous les acteurs universitaires doivent apprendre à voir l’évaluation non pas comme une note à obtenir, mais comme un moyen de démontrer les apprentissages réalisés.

Le plagiat est un symptôme de déresponsabilisation face à l’apprentissage. Il s’agit d’un phénomène où la personne étudiante ou enseignante voit l’évaluation comme un prétexte pour obtenir une note qui permettra éventuellement de réussir un cours. Alors que l’évaluation consiste plutôt en un moyen de démontrer les apprentissages.

Hubick (2016, dans Fontaine, 2019)

Troisième conseil : Parler d’intégrité académique et former à l’intégrité

Selon Peters, il est particulièrement important que l’intégrité soit abordée dans les classes à tous les niveaux de l’éducation et plus que jamais avec l’avènement de l’AI. On doit enseigner à utiliser l’AI avec intégrité.

À une question d’un journaliste qui lui demande si l’AI remettrait en cause la valeur des diplômes, Peters a évoqué quelques souvenirs peu glorieux, mais non moins vivaces : un classeur dans une salle obscure où se trouve une banque d’examens ordonnée par noms de prof; des travaux qu’on peut acheter en ligne; des personnes étudiantes “expérimentées” qui font des travaux pour les autres contre rémunération. Sur ce point, elle soutient que le plagiat existe depuis longtemps et que l’AI ne changera pas cet état de fait. Selon elle, il vaut mieux utiliser les moyens qui sont à notre portée pour le prévenir.

En résumé

Maintenant de l’AI est accessible à tous et à toutes, le pouvoir du personnel enseignant universitaire et du personnel d’encadrement pourrait se résumer en ces trois conseils de la part de Martine Peters :

  • 1) Revoir nos façons d’évaluer pour tenir compte de l’AI et de l’abondance d’informations accessibles;
  • 2) Revenir régulièrement sur la raison principale qui mène la vaste majorité de la population étudiante à l’université : le désir de développer des compétences pour apprendre à agir avec compétence. 
  • 3) Et enfin, former à l’intégrité et la mettre au cœur de notre discours et de nos actions.

Sources

Pour aller plus loin

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À propos de l'auteur

Formée au domaine de l'éducation et conseillère pédagogique depuis une vingtaine d'années, Je suis "officiellement" à l'Éveilleur depuis janvier 2022. Les sujets qui m'intéressent sont le développement des compétences du personnel enseignant universitaire, les mesures EDI dans les universités, les pratiques enseignantes inclusives (en soutien à l'apprentissage de tous). J'ai aussi un faible pour les bons outils de vulgarisation qui décrivent les mécanismes et les stratégies d'apprentissage.

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