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Réactions à la lettre Blanquer-Roberge contre la culture de l’annulation (revue de presse)

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Le vendredi 22 octobre dernier, les ministres Jean-Michel Blanquer (Éducation nationale, Jeunesse et Sport, France) et Jean-François Roberge (Éducation, Québec), créaient l’événement en publiant dans les médias une lettre conjointe où ils affirmaient l’importance de la formation pour contrecarrer la montée de la culture du bannissement. En voici un extrait:

« Le refus de mettre en question ses croyances et ses certitudes, d’être confronté ou même seulement exposé à des points de vue opposés, témoigne d’un recul inquiétant de l’esprit démocratique. D’où provient ce malaise grandissant face aux débats et au dialogue, qui sont pourtant au cœur de nos délibérations citoyennes, et donc de notre démocratie ? De quoi résulte cette perte de repères qui abandonne nos concitoyens dans un état de vulnérabilité devant des courants radicaux issus d’un militantisme délétère et déconnecté de nos réalités ? »

De bonnes questions, me semble-t-il. Alors que mon axe de veille pour 2021-2022 touche aux façons de composer avec la culture du bannissement en classe, j’ai trouvé important d’examiner comment cette lettre a été reçue par les principaux chroniqueurs québécois… [mes recherches ne m’ont pas révélé de réactions françaises, ce qui me surprend un peu tout de même…]

Le texte de Bélair-Cirino – d’abord publié dans le Devoir, puis reproduit dans le Courrier international – contextualise bien l’apparition de cette lettre alors que le cours d’éthique et culture religieuse (ECR) est remplacé au Québec par le cours de culture et citoyenneté québécoise (CCQ), que le premier ministre François Legault vient d’accuser l’un des porte-parole de Québec Solidaire d’être woke et qu’Ottawa et Québec ne sont pas sur la même longueur d’ondes en matière de liberté d’expression. On rappelle aussi que la ministre Danielle McCann attend d’ici la fin de l’année les recommandations du rapport de la Commission scientifique et technique indépendante, présidée par Alexandre Cloutier.

Du côté de la France, la lettre survient alors que « …le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a quant à lui lancé il y a moins de 10 jours le « Laboratoire de la République », un groupe de réflexion et d’action visant à promouvoir « l’héritage universaliste des Lumières » face à la montée du wokisme. Le juriste était accompagné de politiciens, d’écrivains et d’intellectuels de la trempe d’Élisabeth Badinter, Rachel Khan, Gilles Clavreul et de l’ancien directeur de Charlie Hebdo, Philippe Val. »

L’éditorialiste Marie-Andrée Chouinard salue le contenu de la lettre des ministres Blanquer et Roberge: « L’école, en effet, doit demeurer le dernier bastion contre les excès malsains et graves de cette rectitude politique appliquée tous azimuts, sans discernement. Elle mène à de fréquents sursauts de censure, elle met au ban et condamne des professeurs, auteurs, artistes à la fiche pourtant irréprochable. »

De même, le sociologue Normand Baillargeon, interviewé par la journaliste Kim Vermette de Radio-Canada, se montre ravi: « C’est un indice qu’il y a une prise de conscience de l’importance de ces questions-là. Il est extrêmement souhaitable qu’on rappelle l’importance de la liberté d’expression, les dangers que ça fait courir à une société de la limiter, comme on en a vu trop d’exemples au cours des dernières années. » [propos rapportés dans le texte de Claudine Bourbonnais]

Quant au futur cours de CCQ, Marie-Andrée Chouinard rappelle que « [d[ans le passé, les cours qui ont eu la prétention de former des citoyens éclairés ont souvent maladroitement mélangé la vie pratique à la formation des esprits. Espérons que cet alliage sera présenté de telle sorte qu’il sera digeste pour les enseignants. »

Isabelle Hachey rapporte les propos du ministre Roberge qui explique que « [d]e part et d’autre de l’Atlantique, des enseignants s’inquiètent d’avoir à s’autocensurer. Les débats en classe sont de plus en plus hasardeux. Des ouvrages sont mis à l’index. Des profs sont harcelés sur les réseaux sociaux. » Ce ne serait que « la pointe de l’iceberg » et M. Blanquer et lui veulent « envoyer un message fort qu'[ils] ne tolérer[ont] pas ça. »

Le ministre québécois se fait également rassurant quant à la couleur « nationaliste » du futur cours de CCQ: « On ne se gênera pas, dans le cours, pour mettre en place tout ce qu’il faut pour préparer les jeunes à exercer une citoyenneté québécoise […]. Mais tout le monde sait que la citoyenneté québécoise, c’est une citoyenneté d’ouverture. Il n’est pas question de repli d’aucune sorte. »

Il aurait intérêt à passer le message à tout un pan de l’intelligentsia journalistique de droite-souverainiste qui jubile assez intensément suite à cette « alliance » avec la Mère patrie…

  • Michel David y voit dans la lettre de Blanquer et Roberge un « pied de nez » de Québec et Paris à l’endroit de Justin Trudeau: « À Paris, on n’a certainement pas oublié les bémols qu’il [Trudeau] a mis à la défense de la liberté d’expression après l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, décapité par un islamiste tchétchène, alors que l’appui de François Legault avait été inconditionnel. »
  • Selon Denise Bombardier, « il faut s’attendre à une levée de boucliers de la part de militants woke qui s’accommodaient du cours d’ECR, car l’enseignement des religions par exemple était enrobé dans le relativisme ». Pour Mme Bombardier, « les enfants doivent être instruits de leurs responsabilités liées à leur statut éventuel de citoyen. Et on doit les familiariser avec les symboles de l’État. […] À l’école primaire de ma jeunesse, tous les vendredis, nous étions réunis dans la grande salle où nous déclarions notre attachement au drapeau fleurdelisé. « À mon drapeau, je jure d’être fidèle », lancions-nous à voix forte, car cette cérémonie nous impressionnait tous. »
  • Mathieu Bock-Côté y voit même dans la lutte à la cancel culture (évidemment surtout anglo-saxonne) le « destin » du Québec alors que « [c]ette alliance franco-québécoise s’ancre dans l’histoire. Car nous ne sommes pas seulement des cousins. Nous sommes des frères, séparés par l’Atlantique, mais rassemblés par une langue et un destin communs, comme l’a déjà dit le général de Gaulle. […] Devant la révolution woke, et nous sommes dans le même camp, alors que le Canada et les États-Unis sont dans l’autre. Et nous serions bien mieux équipés politiquement pour y résister si nous avions les pleins pouvoirs d’un pays ! »

Émilie Nicolas – qui a écrit son texte avant la publication de la lettre Blanquer-Roberge, il faut le noter – voit les choses de façon diamétralement opposée:

« On continue de ne parler que de fierté dans la construction de l’identité citoyenne, alors qu’on devrait urgemment parler de confiance — envers les institutions, la société, ses pairs, le monde. Et la confiance, on le sait, est toujours conditionnelle. Elle se construit grâce à une attention bienveillante et constante, se brise à cause de la négligence et se répare avec l’honnêteté.

…Il faudrait plutôt comprendre que la « fierté », ou, mieux, le sentiment d’appartenance, est nécessairement liée au sentiment de sécurité face au présent et à l’avenir, à la conviction que les institutions desservent le bien commun et que ce « commun » nous inclut. Aucun drapeau, aucun hymne national d’aucun pays, aucun cours de fierté 101 ne peut faire marcher un enfant la tête haute s’il vit de l’intimidation à l’école et que la pénurie de main-d’œuvre affecte son expérience d’apprentissage, et donc sa confiance envers les adultes, les institutions, sa société.

[…] …[M]ême nommer ces injustices et suggérer de les rectifier est trop souvent reçu comme une attaque à ladite fierté nationale — alors que c’est justement une condition du sentiment d’appartenance pour un grand nombre de citoyens. Un patriotisme qui reçoit toute critique sociale avec une levée de boucliers est donc nécessairement un cul-de-sac. »

De même, la sociologue et étudiante en mathématique Sophika Vaithyanathasarma de l’Université de Montréal, s’inquiète: « Je pense qu’il [le ministre Roberge] est en train de faire un mélange des différents enjeux. En tant que tel, c’est pas à cause de la cancel culture qu’on a commencé à brûler des livres autochtones. »

Pour sa part, Patrick Lagacé constate que plusieurs initiatives gouvernementales actuelles tendent à réhabiliter le ministre Roberge: « Je veux juste noter au procès-verbal que le gouvernement pèse très, très, très fort sur les pitons du marketing politique depuis quelques jours, autour de son ministre le plus chancelant, Jean-François Roberge. Ce n’est pas innocent. » Lagacé estime que la « culture de l’annulation », [serait le] nouveau front de la guerre à l’épouvantail du wokisme.

Ressortant un dossier que l’on a bien failli oublié, Lagacé rappelle que le ministre Roberge est assez mal placé pour s’indigner du refus de questionner ses croyances et ses certitudes, d’être confronté ou même seulement exposé à des points de vue opposés, ce qui témoigne d’un recul inquiétant de l’esprit démocratique [tiré de la lettre Blanquer-Roberge]. Pour Lagacé, le ministre Roberge se serait lui-même rendu coupable du bannissement du professeur Daniel Weinstock en février 2020. À partir de fausses nouvelles, le professeur Weinstock aurait été « désinvité » à un colloque portant sur la réforme du cours d’ECR. Lagacé suggère que les points de vue « relativistes » de Weinstock ne seraient pas étrangers à son « bannissement ».

Conclusion
La lutte à la culture de l’annulation/ du bannissement ainsi que l’éducation à la pensée critique/ citoyenne comportent déjà de nombreux enjeux délicats et idéologiques. Ce qui apparaît clair à la lecture de ces différents points de vue est que cette lutte est en train de se sur-politiser alors qu’on tente d’y associer différentes dimensions périphériques, mais qui pourraient – auraient avantage à (?) – rester distinctes: un certain nationalisme francophone (nostalgique?), l’interculturalisme québécois vs. le multiculturalisme fédéral, la laïcité, les relations fragiles avec les autochtones, l’appartenance en contexte d’inégalités sociales et ethniques, une certaine conception du bien commun, la réhabilitation politique, etc.

Sources:

Bélair-Cirino, Marco, « L’appel de Blanquer et son homologue québécois contre la “cancel culture” », Courrier International Amériques, 22 octobre 2021

Blanquer, Michel et Jean-François Roberge, « L’école pour la liberté, contre l’obscurantisme », Idées, Le Devoir, 22 octobre 2021

Bock-Côté, Mathieu, « Une importante alliance contre la cancel culture », Opinions, Le journal de Montréal, 23 octobre 2021

Bombardier, Denise, « Wokisme: une lutte commune France-Québec », Le Journal de Montréal, 23 octobre 2021

Bourbonnais, Claudine, « La lettre conjointe des ministres de l’éducation Roberge et Blanquer fait des vagues », Le Téléjournal, ICI Radio-Canada Télé, 22 octobre 2021

Chouinard, Marie-Andrée, « Former les esprits », Éditoriaux, Le Devoir, 23 octobre 2021

David, Michel, « Le pied de nez », Chroniques, Le Devoir, 26 octobre 2021

Hachey, Isabelle, « Comment former de bons Québécois », Chroniques, La Presse, 22 octobre 2021

Lagacé, Patrick, « Jean-François Roberge, l’annuleur », La Presse, 26 octobre 2021

Nicolas, Émilie, « Fierté 101 », Chroniques, Le Devoir, 21 octobre 2021

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À propos de l'auteur

Jean-Sébastien Dubé

1 commentaire

  • Dans le journal Le Devoir de ce matin, Dominic Tardif interroge la journaliste indépendante Judith Lussier qui lance l’essai Annulé(e): Réflexions sur la cancel culture. Alors que Tardif mentionne la lettre conjointe, elle affirme:

    « Encore une fois, on voit comment c’est un sujet qui est récupéré politiquement, estime Judith Lussier. On n’est pas du tout dans une tentative de calmer le débat quand on utilise des expressions comme “assassins de la mémoire”. Ce n’est pas comme ça qu’on va apaiser les esprits. »

    Tardif, Dominic, « La véritable culture de l’annulation dans la mire de Judith Lussier », série « Coup d’essai », Le Devoir, 1er novembre 2021

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