Pédagogique

Renald Legendre: donner un vocabulaire aux sciences de l’éducation (rapport d’étonnement)

Renald Legendre est professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal. L’Université de Sherbrooke lui a décerné un doctorat honoris causa en 1996. Il est notamment l’auteur du Dictionnaire actuel de l’éducation (DAÉ), dont la quatrième édition numérique et gratuite, devrait être mise en ligne à l’automne 2020. Le Centre de recherche pour l’enseignement et l’apprentissage des sciences (CREAS) recevait le professeur Legendre le 20 février 2020 lors d’une conférence publique qui se voulait une “Rencontre avec un grand éducateur”. Il avait été invité par le professeur Jean-Philippe Ayotte-Beaudet, codirecteur du CREAS, qui a été son étudiant. J’ai eu le grand plaisir d’assister à cette communication.

Le professeur Legendre nous a essentiellement raconté son parcours professionnel d’une cinquantaine d’années. Et quel parcours! Jeune enseignant en sciences dans l’une des premières polyvalentes québécoises nées de la Commission Parent, il nous a expliqué avoir été fasciné par les travaux du professeur Gaston Mialaret, de l’Université de Caen. Rencontrant Mialaret lors d’une visite de ce dernier au Québec en 1968, il se voit offrir la possibilité d’aller poursuivre des études doctorales avec son mentor.

Mialaret avait déjà un projet de dictionnaire en France mais, à cette époque, les “sciences de l’éducation” s’appuyaient essentiellement sur des théories de la psychologie, de la sociologie et de la philosophie. Selon les propres mots de Renald Legendre, les théories en éducation étaient à l’époque “un peu n’importe quoi”… Legendre acquiert peu à peu la conviction que les sciences de l’éducation doivent développer un vocabulaire qui leur soit propre si elles veulent s’autonomiser. Son ambitieux projet de dictionnaire était né.

Devenu jeune professeur à l’UQAM en 1974, il réunira autour de lui une soixantaine de professeurs d’autres institutions québécoises. Par sondage auprès d’enseignants québécois, ontariens et néobrunswickois, ils détermineront quels termes définir en priorité. Les chercheurs se rencontreront occasionnellement pendant trois ans avec leurs résumés – subjectifs – de lectures, débattront entre eux et définiront 120 termes en tentant de fusionner ces divers résumés. Ils demanderont ensuite à des collègues d’ailleurs au Canada, de France et des États-Unis de valider ces termes nouvellement définis. Plus de 80 % de leur travail sera rejeté. Legendre et son projet sont alors délaissés par la plupart de ses collègues.

Devant cet échec retentissant – ce sont ses mots – Legendre change de stratégie. À partir de 1978, pendant 3 ans, il travaille seul à définir trois termes qu’il considère comme les fondements des sciences de l’éducation: éducation, apprentissage, pédagogie. Pour asseoir les bases de cette science naissante, il constitue un corpus de textes représentatifs, tant en français qu’en anglais [il ajoutera l’espagnol plus tard], en s’assurant par les fréquences de citation que les textes choisis ont fait école. Il se passionne pour l’analyse de contenus et produit, manuellement, des fiches explicatives, praxiques, formelles, etc. pour chaque texte lu. Une fois ce premier travail fait, il procède par analyse sémique pour synthétiser toute cette information. Rappelons que tout ceci se déroule bien avant la démocratisation de l’informatique… Il s’agit donc d’un travail colossal. Par exemple, le terme “éducation” à lui seul compte 200 unités d’analyse. À terme, il aura réuni 25 000 fiches, dactylographiées par des secrétaires les vendredis après-midi.

Ses nouvelles définitions intéressent davantage les spécialistes du domaine et il parvient à obtenir quelques fonds de recherche: « : « …l’Office de la langue française m’a subventionné trois ans [pour définir 78 termes]; le ministère de l’Éducation de l’Ontario, un an; la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, deux ans; mais j’ai quand même fonctionné huit ans sans subvention, car on doutait de ma crédibilité comme lexicographe. » (Lebrun, 1989)

En avril 1988 paraît enfin, chez Larousse, la première édition du Dictionnaire actuel de l’éducation. Elle compte 3500 définitions avec croisements. Un terme comme “curriculum” peut avoir jusqu’à 200 termes associés.

En 1993, la deuxième édition paraît chez Guérin Éditeur. Elle compte 8000 définitions. À cette époque, Legendre passe le plus clair de son temps de recherche dans des bibliothèques à consulter des sources pour développer son corpus et à rédiger des fiches.

En 2005, paraît la troisième édition de DAÉ – toujours disponible chez le même éditeur. On y retrouve…

  • 12 400 définitions
  • 10 850 notes explicatives
  • 8950 équivalents
  • 1200 sigles et acronymes
  • 8050 entrées
  • 6150 articles
  • 450 formes fautives
  • 475 figures et tableaux
  • un lexique anglais-français

Depuis, sa retraite, Renald Legendre a travaillé douze ans sans subvention aucune. « Compte tenu de l’évolution de la recherche et des technologies, notamment en intelligence artificielle, Legendre estime qu’il devrait ajouter plus de 7000 définitions à son dictionnaire, pour en porter le nombre à 20 000. » (Fortier, 2018) Il s’inquiète notamment de l’anglicisation des termes par la recherche, notamment celle effectuée en France.

Rappelons que le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur a accepté en novembre 2019 de consacrer 75 000$ pour la révision et la mise à jour du DAÉ. Cette quatrième édition numérique et gratuite serait mise en ligne plus tard en 2020. « On vise, dès la première année, la publication de 10 000 entrées, 7 500 articles, 21 000 définitions et 20 000 notes explicatives dans quelque 25 sous-domaines de l’éducation, en plus d’enrichir les 3 500 articles de sa plus récente édition. » (TÉLUQ, 2019)

Pendant une telle rencontre, les valeurs du conférencier transparaissent forcément, ce qui s’avère fort inspirant. On sent chez lui une grande volonté de démocratiser l’éducation, conviction héritée de la Révolution tranquille. Son lectorat? « J’ai écrit mon dictionnaire pour « l’infanterie » de l’éducation, pour les enseignantes et enseignants qui œuvrent dans le quotidien, afin qu’ils communiquent mieux entre eux, qu’ils comprennent mieux les programmes du ministère de l’Éducation et les articles de nature pédagogique. » (Lebrun, 1989)

Pour Legendre, « l’apprentissage est l’objet même de l’éducation », c’est-à-dire la formation d’êtres véritablement “éduqués” et non pas seulement “instruits”. D’après lui, l’humanité n’a jamais compté autant de gens “instruits”, ce qui n’est apparemment pas un gage de sagesse à voir l’état du monde. Il croit qu’il faut former les enseignantes et enseignants à mieux comprendre ce qu’ils font et à avoir les mots pour le communiquer. Il déplore de n’obtenir que le silence de la part des enseignantes et enseignants qu’il côtoie lorsqu’il leur demande de définir l’éducation ou la pédagogie, soit la base de leur travail…

La conférence ayant été filmée par le CRÉAS, je placerai ici le lien pour y accéder dès qu’elle sera en ligne.

Sources:

Fortier, Marco, « Croisade pour sauver un joyau de l’éducation », Le Devoir, 11 juin 2018

Lebrun, Monique, « Un pédagogue lexicographe – Entrevue avec Renald Legendre », Québec Français, no 73, mars 1989 [document PDF]

Université TÉLUQ, « Une version numérique et gratuite du Dictionnaire actuel de l’éducation » (communiqué de presse), Québec, 26 novembre 2019

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À propos de l'auteur

Jean-Sébastien Dubé

Jean-Sébastien Dubé

Jean-Sébastien Dubé est coordonnateur de la veille et de la gestion des connaissances au SSF. C'est également le rédacteur en chef de L'éveilleur. De par ses fonctions, il se doit d'être touche-à-tout, mais il s'intéresse particulièrement à l’identification et au développement de compétences transversales (numériques et humaines), aux caractéristiques des nouvelles clientèles étudiantes, aux nouveaux espaces d'apprentissage, aux nouvelles formes de certification, ainsi qu'à l’intégration de récits à la formation.

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