Acteurs du changement: défis pour la formation, partage de projets concrets… (Rapport d’étonnement)

Dans le cadre des 32e entretiens Jacques-Cartier, se tenait le mardi 5 novembre à l’École de musique une journée de réflexion intitulée Acteurs du changement, partage de projets concrets, de méthodes et d’expérimentations.  Elle était portée par un petit groupe de divers horizons de l’UdeS (Céline Verchère, Miguel Aubouy, Clément Moliner-Roy, Isabelle Lacroix) et d’universités lyonnaises.

Certaines des initiatives présentées lors de cette journée avaient été mentionnées lors du Forum sur l’écocitoyenneté et l’écoresponsabilité tenu en avril dernier au même endroit.  La journée du 5 novembre aura permis d’aller beaucoup plus loin et d’élargir la notion de citoyen écoresponsable à celle d’acteur de changement social (ACS; qui inclut une perspective environnementale).  Plutôt que de résumer chacune des présentations, j’ai choisi de m’attarder aux moments, organisations et personnes qui m’ont frappé.

Voici d’abord le descriptif de la journée.

Les différentes crises dans le monde (d’ordre environnemental, climatique, sociale, politique…) produisent de nouvelles attentes chez les étudiants qui cherchent de plus en plus à comprendre le « sens » de leurs études, puis recherchent des débouchés également porteurs de sens. Les professeurs font face à ces attentes et sont « poussés » à revoir leurs pratiques, tout comme les entreprises.

Face à cet engagement étudiants, mais également aux défis qui attendent la société, que peut faire l’université, plus particulièrement dans un contexte d’enseignement supérieur ? Les formations « techniques », axées sur les « connaissances » et les « compétences » semblent insuffisantes pour préparer les étudiants au monde « de demain ». Il faut désormais aussi les former à passer à l’action, à comprendre le sens de leurs actes, dans un monde en forte évolution.

À cet égard, la formation « d’acteurs du changement » semble une voie prometteuse. Par acteur du changement, nous entendons « toute personne formée pour initier des changements (avoir des impacts significatifs et positifs), en vue de tendre vers « un futur meilleur » (favoriser le « mieux-vivre ensemble », réduire les inégalités, prendre en compte le changement climatique, etc.) ».

Trois termes clés : « complexité », « sens » et « impact » – Ces mots revenaient constamment dans la bouche des présentateurs.  Il semble que la nouvelle façon de dire que le monde va mal de multiples façons se fasse plus en plus en parlant de complexité… J’ai trouvé tout de même fascinant de voir à quel point même des professionnels et cadres en milieu de carrière cherchent, autant que des étudiants qui se demandent comment ils interviendront dans le monde pendant et après leurs études, ce sens, denrée élusive s’il en est une.  De même, il semble que l’objectif de tout un chacun est que ses actions aient un maximum d’impact.  J’imagine que c’est inévitable lorsque l’on veut faire bouger les choses.  En même temps, plusieurs s’entendaient pour dire que le changement commence en soi et par de petites actions.  Pour moi, le terme reste associé à un accident automobile.  J’ai de la difficulté à le voir positivement.

Il faudra juste faire attention de ne pas galvauder ces termes.  À force les sur-utiliser, ils risquent de perdre à la fois… complexité, sens et impact.  Ce qui serait dommage.  Pensons juste à la façon dont on a réussi à vider le mot « innovation » de sa substance en quelques années…

L’interdisciplinarité comme un acquis? Tous les projets dont il a été question pendant cette journée, toutes les initiatives, toutes les interventions se basent sur des équipes et des apports de multiples disciplines.  Ça n’est même pas soulevé comme une question…  Pourtant, dans notre petit monde universitaire qui fonctionne encore tellement en silos et en chasse-gardées, où l’on se demande qui récoltera les crédits pour telle ou telle formation, ça m’est apparu grandement rafraîchissant.

La professeure Isabelle Létourneau, École de gestion – La professeure Létourneau donnera à partir de janvier prochain le cours Moi, gestionnaire socialement responsable à tous les finissants du bac en administration des affaires (toutes concentrations confondues), en anglais et en français.  Dans le cadre de ce cours, les étudiantes et étudiantes, en équipe de 4 à 6, devront réaliser un mandat auprès d’un OSBL, d’une association ou d’une structure municipale ou paramunicipale; bref, dans un organisme autre que privé.  On les sort donc de leur zone de confort.  Les organismes sont vus comme des partenaires de qui l’on peut apprendre et non comme des clients.  Il sera important d’aller sonder la professeure Létourneau à l’été ou à l’automne 2020, lorsque le cours aura été donné une première fois.  Ce pourrait faire l’objet d’un article dans la rubrique « Ça se passe chez nous ».

Un conférencier à inviter – Clément Moliner-Roy, conseiller aux initiatives entrepreneuriales à impact à l’Accélérateur Entrepreneurial Desjardins.  Tout jeune (a-t-il 30 ans?), véritable dynamo, ce représentant parfait des Y/Z, citoyen du monde autoproclamé, parle 5 langues et a visité certaines des plus prestigieuses écoles du monde (Stanford Design School, Watson Institute aux États-Unis, ImaginEx au Japon) pour comprendre comment l’on forme des « acteurs de changement ».  Son site www.changemaker-educator.com, à mi-chemin entre le guide de vie et une potentielle véritable révolution en formation, provoque et fait réfléchir mais ne laisse pas indifférent.  Je pense notamment à la notion japonaise d’Ikigai qui se traduit par « raison d’être ».

Le programme CitizenCampus – Mon coup de coeur de la journée.  Présenté par Isabelle Forge Allegret, directrice, programmes et initiatives stratégiques à l’Université Grenoble-Alpes.  Elle est la porteuse du programme CitizenCampus, qui « offre chaque année à une quarantaine d’étudiants de toutes filières [de différentes origines et de différents niveaux], l’opportunité unique de se confronter ensemble dans une sorte de living lab, au débat public sur des grands enjeux des sciences en société. Ce programme pilote conçu selon une approche dynamique s’inspire de la démarche scientifique, de son questionnement et de sa curiosité. »  Le programme, qui se présente comme un cursus parascolaire, s’échelonne sur 13 jours pendant six mois à raison de blocs de 2 à 3 jours, généralement les vendredis et samedis.  Il permet aux étudiantes et étudiants d' »expérimenter la démarche du questionnement, du débat », afin de « savoir poser les bonnes questions » quant aux enjeux de science et société actuels (transition écologique, numérique, carburant, alimentation, etc.). Par la rencontre de politiciens, de chefs d’entreprises, de journalistes, de scientifiques, les participants expérimenteront en équipe les « outils nécessaires pour participer activement au débat public et contribuer à le renouveler. Ils acquerront en accéléré des compétences qui leur serviront dans leur carrière professionnelle et leur avenir de citoyen (réflexion, analyse, ouverture d’esprit et créativité, engagement, écoute, collaboration, etc.) ».  Les équipes doivent produire un poster où elles expliquent la démarche qui les a mené à leurs questions et participer à une journée de « restitution publique » avec des citoyens de tous horizons.  Ma phrase de présentation favorite sur leur site: « Le cursus CitizenCampus ne fera pas de ces étudiants des experts d’un domaine, mais il leur fournira des outils pour appréhender des enjeux Science-Société de nature complexe à travers le questionnement. »

L’organisme Latitudes (« Tech for Good ») –  Un autre « wow » de la journée.  Cet organisme était présenté par Margaux Levisalles, partnership & development coordinator chez Latitudes.  Il s’agit d’un projet démarré par des étudiants de génie informatique qui ne se reconnaissaient pas dans les offres de stages habituelles.  Ils ont décidé d’offrir leurs habiletés techniques à des organismes en Amérique du Sud.  De retour en France, ils ont réalisé qu’ils pouvaient faire de même pour des associations et des OSBL locaux.  Ils sont convaincus qu’innovations technologiques peuvent aller de pair avec innovations sociales.  Ils contactent des institutions d’enseignement supérieur de la région parisienne pour offrir des projets de fin d’études différents.  Des finissants ont, par exemple, montré à coder à des détenus en prison, développé une application mobile pour des personnes en réinsertion d’emploi qui ne savent pas toujours lire le français, mis en ligne une plateforme pour déterminer les prix de biens de seconde main vendus par Emmaüs, etc.

« Nous nous concentrons actuellement sur les étudiants en école d’ingénieur et d’informatique, pour qui nous recueillons des projets d’étude à fort impact social, auprès d’associations, d’entreprises sociales, d’institutions publiques, de coopératives et d’entreprises, qui ont décidé d’adresser un problème de Société en utilisant les nouvelles technologies.

Nous avons décidé de prendre la forme d’une association, afin que chacun d’entre qui est sensible à l’impact des technologies sur le monde qui l’entoure puisse s’engager à son niveau en participant à l’initiative Latitudes. »

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Je suis ressorti très stimulé et mobilisé par cette journée après avoir côtoyé des gens qui prennent vraiment à coeur le besoin de redonner du sens à la formation des étudiantes et étudiants, un besoin que j’ai identifié comme une des tendances importantes des prochaines années en formation universitaire.  Je ne crois pas que la formation d' »acteurs de changement » soit intéressante pour tous, ni la seule façon de redonner de la signification à l’apprentissage, mais c’est certainement une voie à explorer, voire à favoriser.

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