Climat, un vaste projet pédagogique?

Bien sûr, comme l’exprimait la direction d’une université montréalaise « cette journée mondiale [pour le climat] ne sera pas suffisante pour résoudre les enjeux climatiques » (S.A. 2019). Ou comme l’indique un autre dirigeant universitaire « On ne comprend pas comment le fait de ne pas enseigner ou de ne pas faire de recherche, comme on le fait normalement, ferait avancer la cause [du climat] » (Duval, 2019). Les plus cyniques d’entre nous se questionneront même sur l’empreinte carbone de cette manifestation monstre qui générera sans doute plus d’émissions de gaz à effet de serre de que toutes les manifestations précédentes. Ces émissions seront-elles au moins compensées, se questionneront d’autres? Ces interventions apparaissent grandement en décalage par rapport à la mobilisation qu’on peut observer à toute échelle [voir autre dépêche – Urgence climatique, manifestera ou manifestera pas?] et surtout très périphériques par rapport à l’enjeu fondamental.

Des objections qui s’attaquent à la forme et évitent de débattre de la question de fonds, la crise climatique, voilà la stratégie qu’emploient plusieurs personnalités publiques comme l’explique Hugo Séguin, Fellow au Centre d’étude et de recherche internationale de l’Université de Montréal dans une lettre parue dans Le Devoir.

À ses détracteurs qui critiquent son âge, son look, son Asperger ou encore ses liens avec des organisations environnementales, Greta Thunberg répond que ceux-ci « parlent d’à peu près tout sauf de la crise du climat. […] Ils ne veulent pas en parler parce qu’ils savent très bien […] qu’ils n’ont pas fait leurs devoirs. Mais nous, nous les avons faits ».

Un mouvement aux revendications « provocantes »  

Le mouvement s’est habilement développé de façon à « adapter » ses revendications à différents types d’acteurs en ciblant parmi ceux-ci les universités. Parmi ces revendications, il y a celle du désinvestissement des énergies fossiles, dont l’avancement se mesure en nombre d’acteurs interpellés par cette idée bien plus qu’en réduction des émissions. Mais en recevant des questions sur les fonds investis dans ce secteur, les universités sont forcées de prendre position, de faire leurs devoirs, pour reprendre les mots de Greta. Même l’évitement de la question est une prise de position : celle de l’inaction ou celle du déni.

Times Higher Education consacre un long article sur le sujet en interviewant différents experts.  Il en ressort que les universités « peuvent et doivent faire plus, particulièrement en devenant des modèles et en agissant comme des lanceurs d’alerte. Les campus sont des terreaux fertiles pour les mouvements sociaux selon Michael Mann, professeur de sciences atmosphériques à Penn State University. Déjà de nombreuses universités ont fait de leur priorité la réduction de leur empreinte carbone. Mais réduire l’empreinte carbone n’est pas suffisant : le défi pour les universités est de contribuer à ce que nos sociétés éliminent les émissions de GES d’ici 2050.

However, Cameron Hepburn, a professor of environmental economics and director of the Smith School of Enterprise and the Environment at the University of Oxford, insists that efforts to cut universities’ own carbon emissions on campus miss the point when global emissions of COare 35 billion tonnes a year.

Rather it is their research and education that matter. “Mass education [is required] – a university like Oxford needs to be educating the world. Our impact on the world through our knowledge and teaching is just so much greater than what’s happening on campus,” says Hepburn.

For Jeffrey Sachs, a world-renowned professor of economics and director of the Center for Sustainable Development at Columbia University, the main role of universities should be to help the world to “chart the pathway to zero net greenhouse gas emissions by 2050”.

“In this regard, many academic researchers are very hard at work, but universities as institutions are not yet doing enough,” he adds.

Ce grand défi, les universités peuvent le relever dans le cadre de leur mission d’enseignement et de recherche par l’intégration des dimensions socioécologiques dans les programmes, par la formation de spécialistes sur ces questions ou par le développement d’innovations sociales et techniques. L’article présente plusieurs exemples en explorant aussi les enjeux liés à l’importance du financement de la recherche interdisciplinaire et à la vulgarisation des résultats de la recherche au public pour véritablement créer un impact. Bref, une occasion pour les universités de montrer leur pertinence sociale.

Un mouvement d’éducation populaire, un vaste projet pédagogique

Effectivement, la contribution du mouvement climatique ne se mesure pas en tonnes d’équivalents CO2: elle est de l’ordre de l’éducation populaire aux enjeux climatiques. Plusieurs étudiants vous le diront, la participation à de tels mouvements, est complètement formatrice, autant sur la forme (l’organisation d’assemblées, les délibérations en grand groupe, etc.) que sur le fond (connaître les enjeux, voir les positions de chacun). Alors que l’apprentissage expérientiel et les « soft skills » sont au coeur des réflexions de bien des établissements et que des enseignants  souhaitent mieux former et outiller leurs étudiants, cette mobilisation planétaire n’est-elle pas aussi un vaste et riche projet pédagogique?

Pour les universités, ne s’agit-il pas d’une occasion en or d’assumer leur rôle avec cohérence en lien avec leur mission d’enseignement, de recherche et de contribution à la société et de démontrer leur pertinence sociale? De se questionner sur la pertinence de leur actuelle offre de formation en lien avec ce vaste défi climatique? Pour les étudiants, une occasion unique d’apprendre dans le réel? Pour les enseignants, un formidable cas d’APP dont la solution ne leur est pas connue à l’avance?

En tant qu’étudiantes ou étudiants, en tant que membres du corps enseignant, quelle valeur pédagogique voyez-vous en ces mobilisations pour le climat?

Sources : 

Duval, A. Plus de 12 000 étudiants en faveur de la grève pour le climat à l’Université Laval. Radio-Canada. 27 septembre 2019

Mayo, N. . How green is my university? Times Higher Education. 12 septembre 2019

Séguin, H. . Greta Thunberg ou comment débattre de l’essentiel? Le Devoir, 13 septembre 2019

S.A. . Marche pour le climat: pas de levée de cours à Polytechnique Montréal. Radio-Canada. 18 septembre 2019

 

Urgence climatique, manifestera ou manifestera pas?
L'écoanxiété, s'en rétablir par l'éducation?

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