La révolution 4.0 (numérique) : qu’est-ce que ça change pour le monde de l’enseignement?

Mon collègue Jean-Sébastien Dubé m’a pistée sur un texte paru dans le Times Higher Education intitulé « Digital literacy demands new thinking from higher education ».  Pas d’auteur autre qu’Adobe.  Oui, oui!  La compagnie Adobe.  Suis-je face à un publireportage, comme on en voit dans La Presse+?  Je lis que le 25 juin dernier Adobe a tenu son forum annuel sur la littératie numérique et que ce forum 2019 était présidé par Sharan Singh du projet Minerva.  M. Singh a réitéré que les employeurs recherchent des diplômés qui savent résoudre des problèmes, bien sûr,  mais aussi, et c’est nouveau, trouver des problèmes.  Selon lui, [g]raduates must be attuned to the protean nature of a digital world. “It is not just skills that are delivered in higher education but a mindset and a personality, and a hunger and appetite for lifelong learning.  Il souhaite que l’enseignement supérieur engage un véritable dialogue avec l’internet des objets, ce qu’il ne fait pas encore.  Un des panels de la journée a abordé les impacts des compétences numériques sur la créativité et l’apprentissage tout au long de la vie et la nécessité de revoir ce qu’on enseigne, car si les étudiants sont familiers avec certaines technologies, ils maîtrisent beaucoup moins celles qui contribuent à leur réussite académique.  On a discuté de pédagogies actives, de modalités d’évaluation (types de travaux demandés), d’intelligence artificielle et de la révolution 4.0.  Ce texte m’a conduite à relire un autre texte pour comprendre cette révolution 4.0 provoquée par le numérique : le dialogue que Michel Serres et Bernard Stiegler ont eu en 2012 et qui traite du changement que le numérique a apporté, notamment, à la pensée et à l’écriture.  Je transcris ici de longs extraits de ce brillant dialogue, toujours d’actualité.

Michel Serres – Les nouvelles technologies ne bouleversent pas seulement l’état du savoir, elles bouleversent le sujet du savoir. Ce dernier a changé avec l’invention de l’écriture, comme le relevait déjà Socrate. Il a changé avec l’invention de l’imprimerie. C’est ce qui faisait dire à Montaigne : «Je préfère une tête bien faite quune tête bien pleine.» Même changement au moment du passage au numérique : des études prouvent que l’on n’utilise pas les mêmes neurones en lisant un livre et devant un écran.   […]  Avec l’extériorisation du savoir sur les ordinateurs, tout se passe comme si notre tête avait basculé dans les machines.

Bernard Stiegler – L’homme se réalise en s’extériorisant dans des techniques, et l’écriture en est une. Le numérique est une nouvelle forme d’écriture, de « grammatisation» au sens que lui donne le philosophe du langage Sylvain Auroux – la capacité à créer des listes d’éléments finis et à les recombiner. Mais toute nouvelle écriture pose la question de ses usages. C’est le sens du débat ouvert par Socrate contre les sophistes : Socrate dénonce la toxicité de l’écriture pour la Cité. Mais ce n’est pas l’écriture en soi qu’il remet en cause : il condamne une pratique non dialectique de l’écriture (NDLR : notre emphase). Non vivons une situation tout à fait comparable.

Michel Serres – Avec le numérique, des processus que nous croyions intrapsychiques se trouvent extériorisés, objectivés. Les manuels de philosophie de ma jeunesse disaient que l’entendement humain était composé de trois facultés : la mémoire, l’imagination et la raison. Nous nous rapportions à ces facultés comme à des facultés intérieures à l’activité du sujet pensant. Or, aujourd’hui, la mémoire est objectivée dans les puces de nos ordinateurs. Les images y sont produites et stockées. Enfin, les logiciels réalisent des performances rationnelles prodigieuses, intégrant des équations différentielles très difficiles !

Bernard Stiegler – Ce qui change par rapport à l’écriture au sens classique, celle sur laquelle réfléchissaient Socrate et Luther, c’est cette automatisation dont le processus est vécu comme une immense perte. On pouvait déjà se dire avec Socrate : « Attention ! si vous confiez votre mémoire aux livres, vous la perdrez !» Aujourd’hui, c’est notre pensée que l’on risque de perdre ! C’est l’expérience que décrit Nicholas Carr, l’auteur de Internet rend-il bête ? [Robert Laffont, 2011] : il a eu le sentiment que son cerveau se vidait.

Michel Serres – Vous craignez que l’on perde notre autonomie. À chaque révolution, on craint de tout perdre.  […]  Derrière chaque perte, Leroi-Gourhan découvrait en réalité des capacités nouvelles. Il en va de même avec l’invention de l’écriture, de l’imprimerie ou du numérique. Incontestablement, elles touchent à nos facultés de concentration et de mémorisation. Vous parlez de cerveau vide. Mais on n’a pas le cerveau vide, on a le cerveau libre ! Au moment de la révolution de l’écriture, on invente la géométrie ; au moment de la révolution de l’imprimerie, on invente la science expérimentale : on a le cerveau libre pour observer les corps en train de tomber ! Aujourd’hui, on perd des choses, mais l’expérience historique nous montre à quel point on gagne quand on perd ! Oui, on a le cerveau vide, mais le vide du cerveau peut être libérateur. Il nous a rendus disponibles pour de nouveaux usages, et c’est cette disponibilité qui a permis le miracle grec, la Renaissance et la Réforme ! Le savoir et les facultés objectivés, nous pouvons enfin nous concentrer sur l’intelligence inventive.

Bernard Stiegler – Le numérique est un pharmakon au sens où Platon le disait de l’écriture. Le pharmakon est à la fois poison et remède. La question n’est pas de savoir si c’est bon ou mauvais : c’est bon et mauvais. […]  ce n’est pas la technique qui est toxique en soi : c’est notre incapacité à la socialiser correctement.

Michel Serres – La classe elle-même, loin de disparaître, est en train de se brancher sur le réseau et de se restructurer sur un modèle ouvert et participatif. Avant, elle était formatée par le modèle de la page du livre : le professeur était devant sa classe en position d’auteur, de celui qui sait et qui transmet à ceux qui ne savent pas. Aujourd’hui, ce modèle éclate. Tous les enseignants en font l’expérience : lorsqu’ils rentrent dans une classe ou un amphi et qu’ils annoncent qu’ils vont faire cours sur les cacahuètes, la probabilité pour que la moitié de l’amphithéâtre tape le mot « cacahuète» sur les moteurs de recherche est forte. Le rapport enseignant-enseigné se modifie complètement dès lors que la moitié de la classe a déjà eu un certain rapport avec ce savoir-là. C’est ce que j’appelle le renversement de la présomption de compétence. On passe de la présomption d’incompétence à la présomption de compétence à peu près dans tous les métiers.  […] La présomption de connaissance a complètement changé. Cela met en jeu une nouvelle démocratie fondée sur un savoir plus ou moins maîtrisé, mais partagé (voire distribué entre plusieurs personnes).

Bernard Stiegler – Les professeurs sont dans une situation de non-savoir de fait créée par l’accélération. Ils ne sont plus capables de répondre, ils perdent leur légitimité. Il n’y a plus de savoir constitué dont ils seraient les dépositaires, mais un savoir en permanente réélaboration. Le numérique, c’est aussi cela : la transformation des disciplines par les technologies de l’esprit (mécanographie, analyse de données, archives audiovisuelles pour l’histoire, bio-informatique en génomique, etc.). La solution ? La recherche contributive.  […]  Il ne s’agit pas de plaider pour un « amatorat» généralisé qui viendrait court-circuiter la nécessité d’une pratique académique, mais de relancer ce qui constitue le ressort et la condition sine qua non du projet scolaire : le désir de savoir, la libido sciendi.

Michel Serres – Aucun retour en arrière n’est possible. Le retour en arrière serait de l’intégrisme destructeur. D’ailleurs, il est possible que cela soit l’essai de retenir l’ancien qui est responsable en grande partie de l’écroulement de l’école.

Bernard Stiegler – Certains demandent que l’on revienne aux fondamentaux, comme l’apprentissage de l’écriture graphique et de la lecture, qui seraient menacés par l’écriture informatique et les écrans. En réalité, c’est la question de la motricité qui est en jeu. Il peut y avoir un rapport de passivité aux médias électroniques, et l’on peut développer une pédagogie numérique totalement destructrice de la motricité. Les enfants ont besoin d’être moteurs et non seulement mus.

Michel Serres – On a pu montrer que l’apprentissage de l’écriture recrutait des terminaisons nerveuses assez fines pour permettre par la suite toutes sortes de métiers, y compris la chirurgie du cerveau. Évidemment, si l’on arrêtait d’apprendre l’écriture, on perdrait ce type de possibilité. Et il est vrai que la dimension du corps, de la motricité est essentielle dans tout apprentissage. C’est un bon critère d’ailleurs pour faire le tri entre les médias. Le corps ne trompe pas. Si l’on regarde la télévision, on est en position « passager», tandis que si l’on est devant son ordinateur, on est en position « conducteur». Sur une route, comme devant le savoir, il est beaucoup plus stimulant d’être en position de conducteur.

Dialogue stimulant, dérangeant et inspirant.

 

Sources

Adobe.  Digital literacy demands new thinking from higher educationTimes Higher Education.  8 août 2019

Legros, Martin.  Serres, Michel et Stiegler, Bernard.  Moteurs de recherchePhilomag.  23 août 2012. (voir dépêche sur ce dialogue par ma collègue Francheska Gaulin : Serres et Stiegler: « Pourquoi nous n’apprendrons plus comme avant »)

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