Intégrer les BD romanesques et les bitmojis dans son enseignement pour tenir compte du « règne de l’image »

Je suis en train d’essayer de documenter comment l’image devient peu à peu omniprésente en société, alors que les étudiants actuels semblent de plus en plus répondre à ce médium.  Or, les universités sont d’abord issues de la culture lettrée.  Sans trahir cet héritage essentiel, est-il possible que les enseignants s’ouvrent aussi sur des sources et une pensée plus graphiques?

Ma collègue Francheska Gaulin avait posé la question en mars dernier lorsqu’elle demandait « Les universités sont-elles au diapason des attentes de la prochaine génération d’apprenants? ».  On y apprenait notamment que 63 % des étudiants de génération Z préféraient apprendre par la vidéo.  En juin dernier, je citais Tom Haymes, consultant en technologie et anciennement professeur de politique, pour qui la pensée/ littératie visuelle devient de plus en plus une compétence essentielle en résolution de problèmes, voire pour le maintien de la démocratie: « Leur incapacité [celle des étudiants] à opérer à un niveau sophistiqué dans leur approche des médias les rend susceptibles d’être manipulés par ceux qui le sont. »

Signe des temps, j’ai appris cet été que le 17 juillet était désormais le World Emoji Day (depuis six ans).  Selon le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française, l’émoji est un « petit pictogramme utilisé dans les communications électroniques et les pages Web, qui permet d’exprimer une émotion ou d’illustrer un propos. » On précise que « les émojis peuvent notamment prendre la forme d’un visage (souriant, en colère, triste, etc.), d’un objet, d’un animal, d’un geste, d’un symbole, d’un drapeau. »  À ne pas confondre avec les émoticônes qui sont des « dessin[s] réalisé[s] en combinant plusieurs caractères typographiques. »

Le fait que la date même du 17 juillet ait été choisie à cause d’un émoji de calendrier n’est pas si surprenant pour les habitués aux pirouettes autoréférentielles d’Internet.  Au-delà de l’anecdote, quelques statistiques en marge de cette journée m’ont frappé.

  • Depuis les années 2015, la moitié de tous les messages envoyés sur Instagram incluent des émojis.
  • Plus de 700 millions d’émojis sont utilisés dans les publications Facebook chaque jour.
  • Chaque jour, plus de 900 millions d’émojis sont envoyés sans texte sur Facebook Messenger.
  • 86 % des utilisateurs d’émojis sur Twitter ont 24 ans ou moins
  • 157 émojis ont été ajoutés en 2018 et plus de 200 en 2019 (incluant les variations pour la couleur de la peau et le genre), ce qui amène leur total à plus de 3000 pictogrammes.

De là à penser que les jeunes s’exprimeront de plus en plus par image, il y a un pas… Mais il n’est sans doute pas exagéré d’affirmer que les émojis et les GIF animés remplacent peu à peu les mots et le langage écrit pour cette génération.  Lors d’une conférence au Museum of Modern Art l’an dernier, Fred Benenson, qui a traduit Moby Dick en émojis, expliquait qu’il s’agirait davantage d’un paralangage ou d’une gestuelle (les signes non-verbaux) accompagnant les mots.  Est-ce qu’il est possible de s’exprimer uniquement avec des gestes?

Si nous savons que Snapchat et Instagram – essentiellement basés sur les photos – sont les réseaux sociaux les plus utilisés par les adolescents américains, le journaliste Janic Tremblay de Radio-Canada montre à quel point cela s’est immiscé dans les habitudes touristiques des consommateurs, qui veulent d’abord se prendre en photo dans des lieux agréables, puis passent à autre chose sans vivre l’expérience.  Selon une touriste interrogée: « C’est ce que les touristes font maintenant. Ils enregistrent le moment plutôt que de le vivre! » (notre emphase)

Avec la popularité grandissante de réseaux comme Instagram, l’image a pris beaucoup d’importance au cours des dernières années. Il n’y a pas que les influenceurs qui jouent le jeu des photos d’impact. Un peu tout le monde le fait. Selon la professeure émérite de l’Université d’Ottawa Diane Pacom, un changement radical s’est produit.

[…] « C’est la mise en spectacle de tout. C’est toujours cette recherche d’esthétique. C’est parce qu’ils veulent être célèbres ne serait-ce que dans leur petit groupe. L’anonymat est inacceptable pour des tas de gens. Il faut donc aller dans des endroits qui ont une aura spéciale pour se faire remarquer. »

Qu’est-ce que cette propension pour le cliché, la mise en scène et l’esthétique annonce pour l’apprentissage de cette génération?  On peut le décrier et s’inquiéter d’un éventuel manque de profondeur… mais ne serait-il pas possible de capitaliser sur ces intérêts?  Certains enseignants pensent que oui.

C’est sans doute dans cet esprit que le professeur Timothy R. Bussey, spécialiste en études de genre et diversité au Kenyon College en Ohio, a décidé d’intégrer les bandes dessinées romanesques (graphic novels) comme sources dans ses cours touchant à la race, l’interdisciplinarité et la politique.  Il estime toutefois qu’il existe maintenant des oeuvres de ce format qui pourraient tout à fait convenir à des cours de sciences.  L’OQLF définit de tels ouvrages comme « bande dessinée, généralement pour adultes, d’un esthétisme recherché, dont la trame narrative est plus élaborée et plus complexe que dans une bande dessinée traditionnelle ».  Bussey s’est aperçu que l’intégration des BD romanesques aux lectures de ses cours permettait…

  • d’intégrer la différenciation pédagogique dans le programme d’études,
  • d’accroître l’engagement des étudiants à l’égard du matériel didactique (ils participaient davantage aux discussions en classe qu’à partir des textes traditionnels),
  • de favoriser la représentation de la diversité étudiante,
  • de donner aux étudiants l’occasion d’aiguiser leurs compétences en littératie visuelle, une dimension souvent négligé dans des domaines comme les sciences sociales ou les sciences naturelles et le génie.

Il a aussi constaté que les étudiants ont apprécié la richesse des récits personnels présents dans la BD romanesque.

Sa conclusion est assez simple: « [T]he experiences of my students demonstrate that we, as their instructors, should consider these texts as viable options for course readings, particularly given the clear pedagogical benefits that they can provide. »

De même, Deidre Price, directrice technologie éducation et formation en ligne à la Northwest Florida State College, utilise les bitmojis (des émojis avatars d’elle-même), les mèmes Internet, et les GIF animés pour encourager ses étudiants.  Un peu à la façon des collants appliqués aux travaux à l’école primaire, Price réduit le temps nécessaire à commenter certains travaux par un bitmoji « Approuvé » qu’elle envoie aux étudiants dont les propositions de travaux fonctionnent.  Cela lui laisse davantage de temps pour commenter les propositions qui demandent d’être bonifiées.  Price recommande d’utiliser de telles images amusantes essentiellement pour du renforcement positif.  Il n’est pas certain que les étudiants accepteraient d’être critiqués par des personnages caricaturaux…

Quelques conseils judicieux

  • Ces ajouts doivent avoir un objectif dans le cadre du cours.  Par exemple, de rappeler à vos étudiants que vous avez leur réussite à coeur.
  • De tels innovations doivent notamment vous représenter.
  • Intégrer une seule chose à la fois, de manière à ce que ça ne créé pas de la confusion.
  • Se rappeler que certains étudiants ne sauront pas comment utiliser de tels symboles.

Une des raisons pour lesquelles Price se donne le défi d’ajouter ce genre de nouveautés dans ses cours est précisément de se souvenir de « ce que c’est que de ne pas savoir »…

« Always remember what it’s like not to know something,” she says. “That’s key. I try to do new things often to keep me connected to that disconnect of not knowing something.”

Sources: 

Bussey, Timothy R., « Graphic Novels, Innovative Teaching, and Student Engagement in the Classroom », Faculty Focus, 24 juillet 2019

Clement, J., « Most popular social networks of teenagers in the United States from fall 2012 to spring 2019 », Statista, 8 mai 2019

Crotty, David, « If Emoji Isn’t a Language, Then What Exactly Does it Do?« , The Scholarly Kitchen, 2 août 2019

Instagram Engineering, « Emojineering Part 1: Machine Learning for Emoji Trends », Medium, 1er mai 2015

King, Tierney, « Bitmojis, Gifs, and Snaps in the Classroom? Oh My! », Faculty Focus, 29 juillet 2019

Statistiques du World Emoji Day: https://worldemojiday.com/statistics

Steinmetz, Kathy, « Forget Words, a Lot of Millennials Say GIFs and Emojis Communicate Their Thoughts Better Than English », Time, 27 juin 2017

Tremblay, Janic, « Le règne de l’image: ‘L’anonymat est inacceptable pour des tas de gens’« , émission Desautels le dimanche, Radio-Canada, 21 juillet 2019

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