Pas de nouvelles solutions pour une université publique? (lecture de « L’université à la croisée des chemins » de Normand Baillargeon)

Intéressant de revenir sur des oeuvres déjà lues pour voir comment notre propre pensée évolue….  En parcourant l’essai La dure école (2016) paru chez Leméac, on constate que le chapitre «  L’université à la croisée des chemins » est largement inspiré de l’essai Je ne suis pas une PME – Plaidoyer pour une université publique paru en 2011, ce que l’auteur admet volontiers.  En 2012, j’avais résumé ce dernier texte ici: Je ne suis pas une PME_de Normand Baillargeon: plaidoyer pour une université qui n’existe plus?

Pourtant, en relisant plusieurs de ces passages, je ne peux m’empêcher d’éprouver un certain agacement face à une position idéologique que je partage pourtant en grande partie… (Peut-être que je vieillis…)  En gros, pour Baillargeon, les récentes mutations de l’université depuis une trentaine d’années portent atteinte à ses missions premières, à une certaine idée de l’université que certains pourraient vouloir préserver.

Soit, l’université subit de plus en plus l’influence de la pensée néolibérale – on serait tenté de dire « comme le reste de la société ». Soit, cela nuit à la vie intellectuelle universitaire et à l’indépendance de la recherche.  Pire (de mon point de vue), cela nuit forcément à l’une des principales vertus de la formation universitaire pour les membres d’une société, soit leur capacité à participer à la conversation démocratique

…Informés des questions dont ils parlent, soucieux de l’être quand ils ne le sont pas encore ou suffisamment, à l’écoute d’autres points de vue notamment parce qu’ils mesurent l’immensité de leur ignorance, capables de multiplier les perspectives par lesquelles des problèmes sont envisagés, capables donc de prendre simultanément en compte les dimensions historiques, économiques, politiques, sociales et ainsi de suite de toute question abordée, ces participants à la conversation démocratique (sans aucunement affirmer que seule l’université peut les former) sont de ceux dont l’apport est grandement souhaitable.  Sans être totalement immunisés – qui, d’ailleurs pourrait se vanter de l’être? – contre les charlatans et les marchands d’illusions, ils et elles sont autant de garde-fous contre l’erreur, le fourvoiement et les errements collectifs de toutes sortes.

Passons rapidement sur le fait que Baillargeon oppose les principes de « vie de l’esprit » (interne à l’université, selon lui) aux « exigences de « rentabilité » » (ses guillemets) qu’il attribue à l’externe…  Personnellement, le citoyen que je suis me semble en droit d’attendre qu’une institution (para)publique soit gérée sainement.  Il ne s’agit pas ici de générer du profit ou de s’abaisser à de l’utilitarisme primaire mais bien de s’assurer, oui, de répondre à certains besoins émanant du corps social.  Sinon, l’université vivrait dans un monde parallèle, déconnectée de toute pertinence sociale…

Mais lorsque Baillargeon pointe du doigt ce qu’il appelle « l’ennemi intérieur » (c. à d. ces « gestionnaires à courte vue » ou ces « professeurs devenus gestionnaires »), il m’apparaît difficile de ne pas demander: « Mais qui a laissé entrer le loup dans la bergerie?  Les professeures et professeurs étaient-ils impuissants à défendre leur institution, à empêcher qu’elle ne devienne une organisation (mot honni pour Baillargeon)? » De nombreux professeurs de carrière pestent contre l’alourdissement de l’appareil universitaire… mais plusieurs souhaitent être libérés de tâches administratives afin de pouvoir se consacrer pleinement à la recherche et à l’enseignement.  Il faut bien que quelqu’un prenne le relais…  En laissant aller ce pouvoir, n’était-il pas inévitable que la gestion universitaire reflète moins les aspirations du professorat.

Enfin, je reste surtout frustré de la difficulté apparente à repenser le modèle institutionnel pour préserver ces idéaux d’une université publique…  Baillargeon revient avec les trois critères de 2011, soit la multiplicité des relations, la compossibilité et la liberté universitaire qui lui semblent pouvoir guider la définition d’une « institution démocratique, juste et vouée au bien commun… » [trois critères que j’avais définis dans mon texte de 2012].  On peut difficilement être contre la vertu.  Baillargeon manque évidemment d’espace pour entrer dans les considérations sur la manière dont ces critères s’appliqueront dans les différents secteurs des universités, mais on aurait aimé qu’il imagine davantage comment cela pourrait s’articuler.

Même en retournant lire la conclusion de Je ne suis pas une PME, on reste sur notre faim: se porter à la défense de la recherche libre et de l’éducation populaire? Aller à la rencontre de la société civile?  Mais encore?  Un mouvement comme l’Université populaire de Sherbrooke (UPOPS) aurait de quoi ravir Baillargeon…  Là, il y a une tentative concrète d’ouvrir la tour d’ivoire sur l’agora publique…

Faire sécession?  N’est-ce pas ce qu’il a lui même fait en quittant l’UQAM en 2015?  C’est pourquoi mes prochaines lectures de Baillargeon porteront probablement sur son choix d’être un intellectuel indépendant et sa perception de l’impossibilité de le faire à l’intérieur de cette institution de moins en moins publique selon lui.

Sources:

Baillargeon, Normand, Je ne suis pas une PME: Plaidoyer pour une université publique, coll­. Essai libre, éditions Poètes de brousse, 2011, 91 p.

Baillargeon, Normand, « L’université à la croisée des chemins » dans La dure école, Leméac, 2016, pp. 133-153

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