On apprend mieux par les histoires, la science le démontre

Si je me suis permis à divers moments de laisser transparaître ici mon intérêt pour les contes et la narration – d’aucuns parleront de « storytelling » – (par exemple ici, ici, ici et ici), je ne crois pas encore avoir évoqué les études en sciences cognitives qui tendent à démontrer que l’organisation de l’information sous forme de récits suscite l’attention, la rend plus facile à assimiler, permet de mieux l’organiser, etc.

Je profite de la lecture d’un article de Roi Ben-Yehuda, un formateur, facilitateur, auteur et chargé de cours, notamment à l’Université Columbia, pour réactiver cette filière.  Je suis donc allé consulter quelques-unes des différentes sources que Ben-Yehuda cite dans son texte ou que le site Medium suggère à la lecture de ce texte.

Ainsi, j’ai retrouvé avec plaisir cette exceptionnelle vidéo du groupe Future of Storytelling, où le neuroéconomiste (!) Paul Zak explique que la présentation d’une courte histoire à des sujets en laboratoire libère de l’ocytocine (hormone associée aux sentiments de sollicitude et d’empathie) et du cortisol (hormone associée aux sentiments d’urgence et d’inquiétude).  Or, si la première molécule favorise la communication, la seconde nous amène à nous concentrer pour être plus attentif…  N’est-ce pas ce que l’on souhaite susciter chez les étudiants?

Zak évoque notamment l’arc dramatique décrit par Gustav Freytag: incident déclencheur (exposition), complication (rising action), apogée (climax), inversion (falling action), suspense final (denouement).  Sans cette structure, un récit intéresse peu ou pas…  Il semble donc que les récits ont le pouvoir de modifier la chimie de notre cerveau.

La conférence TED de Uri Hasson, psychologue à l’Institut des neurosciences de Princeton, est aussi fascinante en ce qu’elle démontre que l’activité cérébrale des personnes qui entendent la même histoire tend à s’harmoniser et ce, jusque dans les zones qui abritent les fonctions cognitives les plus évoluées.  Plus impressionnant encore, l’activité cérébrale du conteur s’harmonise aussi avec celle des auditeurs.  C’est d’autant plus étonnant lorsque l’on sait que les processus mentaux pour raconter et écouter une histoire sont fort différents.  Pour le chercheur, cela explique notre important besoin de connexion humaine.

Les deux autres textes renvoient à l’utilisation des récits en communication scientifique, notamment pour intéresser et, éventuellement, convaincre le public non expert (on pense notamment à la difficulté de démontrer les causes des changements climatiques).  Il s’agit pourtant de réflexions tout à fait applicables à la pédagogie lorsque l’on pense que les étudiants de premier cycle doivent certainement être considérés comme novices dans les domaines où ils étudient…  Par exemple, cette référence qui m’a fasciné:

Cognitive science research indicates that nonnative languages evoke weaker emotions in bilingual listeners than equivalent words in one’s mother tongue [Hsu, Jacobs et Conrad, 2015]. When a major scientific discovery generates little public interest, there is a similar disconnect between content and emotional impact. To bridge the gap, we must decode science to a narrative that generates feeling.

Dans un texte d’opinion, Martinez-Conde et Macknik discutent, entre autres choses, de la différence importante entre une intrigue (plot) et une histoire (story).  Reprenant un exemple tiré de la littérature anglophone, ils expliquent que la phrase « le roi est mort, puis la reine est morte » est une histoire puisqu’elle présente une succession de faits.  Toutefois, « le roi est mort, puis la reine est morte de chagrin » devient une intrigue puisque l’on s’intéresse à la raison derrière les faits…  De même, les publics – notamment les publics étudiants – veulent connaître le pourquoi d’un fait scientifique…  Alors que la science se méfie généralement de l’émotion, le neurologue Antonio Damasio aurait démontré dans son livre L’erreur de Descartes (1995) que l’émotion fait partie intégrale de la cognition.

Dans son article, Michael Dahlstrom s’attarde à examiner la différence entre les discours scientifiques et les discours narratifs, notamment quant à leurs possibilités de généralisation, leurs rapports au contexte et leurs standards de légitimité.

  • Alors que les discours scientifiques cherchent à dégager des règles générales permettant une approche déductive, les discours narratifs partent des cas particuliers pour favoriser l’induction de grands principes.
  • Alors que la communication scientifique tend à se détacher du contexte pour rechercher des universels, la communication narrative est particulièrement ancrée dans certains contextes particuliers, dépendante qu’elle est des événements qui la composent dans ses rapports de cause à effet.
  • Alors que la communication scientifique base sa légitimité sur l’exactitude et la reproductibilité de ses affirmations, la communication narrative sera crédible tant que la représentation d’expériences individuelles est vraisemblable.  On a affaire à des niveaux de « vérité » différents:  Dahlstrom d’ajouter: « [It] partially explains why narratives can rarely be effectively countered by facts.« 

Le texte de Dahlstrom se poursuit alors qu’il décrit l’efficacité de la communication narrative telle qu’employée par les médias de masse.  Il évoque le fait que les sciences de la santé utilisent déjà les récits pour amener le public à changer certains comportements (alimentation, cancer, etc.).  Cette efficacité passe notamment par le processus de personnification.  Même lorsqu’il est question d’un sujet de préoccupation sociale ou générale, les médias cherchent un témoignage, un portrait, une expérience plus personnelle à laquelle le public peut se rattacher.

…[W]hen narrative and statistical information are both present within a single message, such as in a news story that describes an overall phenomenon but then also provides specific cases as examples, perceptions skew toward the experiences of the specific cases regardless of whether the overall evaluations align or not.

Cette efficacité de la communication narrative à convaincre amène Dahlstrom à se demander quand est-il éthique de recourir à ce discours pour diffuser les idées scientifiques.  Il estime, par exemple, que cela peut se justifier lorsque l’objectif n’est pas forcément de susciter l’adhésion à une idée mais plutôt de promouvoir l’autonomie personnelle à faire des choix.

Enfin, Dahlstrom examine dans quels contextes les sciences pourraient avoir recours aux discours narratifs.  L’un des éléments de ce contexte est le nouvel environnement médiatique actuel (Internet, blogues, réseaux sociaux), où le « spectateur » est de plus en plus actif, où il peut choisir ses canaux d’information et, éventuellement, les partager.  Comment traverser l’important « bruit » ambiant pour transmettre le discours scientifique?

Any influence of narratives in the new media environment is also likely to increase in the future. As the new media environment continues to increase the volume of potential messages available to audiences and as audiences continue to morph into users able to select and share their media messages of choice, the competition for attention will intensify. Narratives may be recruited even more frequently in an attempt to overcome this information explosion.

Sources: 

Ben-Yehuda, Roi, « From Neurons to Narratives: How Stories increase attention, retention, and engagement« , Medium (LifeLabs Learning), 15 avril 2018

Dahlstrom, Michael F., « Using Narratives and Storytelling to Communicate Science with Nonexpert Audiences« , Proceedings of the National Academy of Science of the United States of America, 16 septembre 2014

Hasson, Uri, « This is your brain on communication » (vidéo), TEDTalk, YouTube, février 2016, 14 min 51

Martinez-Conde, Susana et Stephen L. Machknik, « Finding the plot in science storytelling in hopes of enhancing science communication« , Proceedings of the National Academy of Science of the United States of America, 1er août 2017.

Zak, Paul, « Empathy, Neurochemistry, and the Dramatic Arc » (vidéo), Future of StoryTelling, YouTube, 19 février 2013, 5 min 54

View story at Medium.com

Jusqu'où doit aller la responsabilité sociale des universités?
Écoute estivale: l'analyse de l'apprentissage en soutien à la réussite étudiante

Exprimez-vous !

*