Un Français étudie à Columbia: choc des cultures

Pierre-Yves Anglès, diplômé de Sciences Po et étudiant en master de littérature à l’École normale supérieure et à la Sorbonne, a vécu un semestre d’échange à l’Université Columbia, à New York.  Le regard acéré et exotique de ce jeune intellectuel français sur une réalité que nous connaissons assez bien – les études à l’américaine – s’avère à la fois divertissant et instructif…

Dans un premier texte, il est rapidement confronté à la rentrée version U.S.A. et au mercantilisme des universités américaines. Les différences économiques avec les universités françaises lui sautent aux yeux:

« …Columbia a accumulé un fonds de dotation de plus de 9 milliards de dollars (juin 2016) et compte plus de 25 000 étudiants, on peut dire qu’il [le président de Columbia, Lee Bollinger] est à la tête d’une multinationale.  […] Les modèles économiques n’ont évidemment rien à voir. Columbia est une université privée qui prône l’intérêt général mais certainement pas le service public comme nous l’entendons. » (Anglès, 2017)

Mais c’est dans sa perception du droit de parole et de l’influence des étudiants américains qu’il révèle un système français encore extrêmement hiérarchique:

« Ce format d’enseignement [le séminaire de maîtrise] a aussi le mérite de m’épargner un travers répandu au niveau undergraduate : les étudiants qui participent sans cesse, à chaque instant, parfois sans idée et, s’il le faut, sans esprit.

Si la verticalité toute hexagonale du rapport professeur/étudiant ne me semble pas idéale, il faut croire que la survalorisation de la participation et l’évaluation constante des enseignants par leurs élèves n’est pas non plus souhaitable. Un étudiant ne redouble pas et on évite de le contrarier lorsqu’il s’endette sur plusieurs décennies pour accéder à l’université. » (Anglès, 2017)

Il y revient dans un second texte où il serait notamment question de l’ambiance de fin de semestre alors que les bibliothèques sont pleines.  On sent la prégnance grandissante des identity politics sur la vie intellectuelle américaine:

« La posture émotionnelle et politique de nombreux élèves s’est souvent révélée problématique. Elle empêche d’approfondir un sujet et de l’aborder de manière scientifique. La décontextualisation des œuvres me semble tout aussi dommageable. Un étudiant s’est par exemple insurgé que Flaubert ait dit « Madame Bovary, c’est moi », l’accusant d’usurper une identité féminine qui lui est étrangère. Difficile de parler de littérature, de psychologie ou d’un auteur quand on se limite à l’ériger en salaud. » (Anglès, 2018a)

Un cours sur Tocqueville devient le prétexte à des comparaisons entre les deux réalités qui ne manquent par d’intérêt:

« Ces observations ne sont pas déconnectées du présent et justifient beaucoup des différences culturelles entre la France et les États-Unis. Il existe évidemment des élites américaines, notamment entrepreneuriales et industrielles, mais les distinctions néoaristocratiques fondées sur l’apparence, le diplôme ou la maîtrise d’une certaine culture semblent moins présentes dans les rapports quotidiens. Cela explique un peu de la sociabilité plutôt joviale aux États-Unis et cette idée fallacieuse que « tout le monde peut réussir », que tout le monde jouit de chances égales. » (Anglès, 2018a)

D’autres réalités, comme la liberté dont jouissent les professeurs et l’ouverture des disciplines, laissent songeurs quant au système français:

« Les professeurs américains jouissent d’un certain prestige social et le modèle économique des universités privées leur permet d’avoir un bureau, des aides à l’emprunt, des périodes libres d’enseignement pour conduire leurs recherches ou simplement du temps pour leurs étudiants. Les office hours, des plages horaires où les professeurs rencontrent leurs élèves individuellement pour parler de projets universitaires ou personnels, sont courantes aux États-Unis et j’en ai beaucoup bénéficié. […] Plus largement, j’ai eu le sentiment qu’il y avait beaucoup d’audace intellectuelle à Columbia. Le fait que les disciplines soient moins rigoureusement cloisonnées qu’en France n’y est pas pour rien. Si une parole plus libre peut induire des bavardages assommants, elle permet aussi de manier les œuvres avec plus de liberté, sans sacraliser les auteurs ni craindre la sentence du professeur. » (Anglès, 2018a)

Le troisième texte se distingue des deux autres, puisqu’il y est question du Columbia Institute for Ideas and Imagination qui vient d’ouvrir à Paris.  Son objectif est de « remettre en question les façons établies de définir, de produire et d’enseigner le savoir » (traduction libre). C’est ce troisième article, suggéré par ma collègue Sonia Morin, qui m’a permis de découvrir les deux autres.  Par une sorte de retour d’ascenseur, il complète bien le trio.

Les raisons de ce « partenariat transatlantique » (i.e. l’Institut à Paris) sont évoquées, qu’il s’agisse de la vitalité culturelle de la Ville lumière, de l’accès aux archives qu’elle permet ou du caractère distinct des rapports à l’économie européens. On y présente quelques-uns des seize résidents, autant artistes internationaux qu’universitaires américains.  Ce mélange des discours, tout à fait volontaire, y est aussi expliqué:

« Selon le directeur de l’Institut, l’historien britannique Mark Mazower, il s’agit d’aller contre une « ghettoïsation » du savoir universitaire, qui circule souvent d’un campus à l’autre selon des codes presque indéchiffrables pour les « profanes », mais aussi de métisser les savoirs et d’explorer de nouveaux modes de partage des connaissances dont bénéficieront les étudiants de Columbia. » (Anglès, 2018a)

De tels moyens font rêver…

Sources:

« Columbia Institute for Ideas and Imagination Fellowship« , The Heyman Center for the Humanities at Columbia University, [sans date; consulté le 28 octobre 2018]

« Columbia Announces Launch of Institute for Ideas and Imagination at Paris Global Center« , Columbia News, 17 octobre 2017

Anglès, Pierre-Yves, « À l’université de Columbia, le prix de l’excellence », Le Monde – Campus, 13 octobre 2017

Anglès, Pierre-Yves, « J’ai apprécié la grande audace intellectuelle à l’université Columbia », Le Monde – Campus, 3 février 2018a

Anglès, Pierre-Yves, « L’université Columbia lance à Paris son Institut contre la “ghettoïsation” des idées », Le Monde – Campus, 16 octobre 2018b

 

 

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