La nouvelle mission de la formation : éduquer l’attention

Voilà une expression que je ne connaissais pas : éduquer l’attention.  Elle serait la nouvelle mission des enseignants, engendrée par l’explosion des connaissances et leur accessibilité au bout de simples clics.  Mais à quoi ressemble cette éducation de l’attention ?  C’est ce qu’explique Yves Citton, professeur de littérature à l’Université Grenoble Alpes, dans un article publié d’abord dans le magazine web The Conversation en juillet dernier, et repris récemment sur Educpros.fr.

Un art de la préhension

Il s’agit ici d’apprendre à chercher et à trouver l’information nécessaire pour résoudre un problème et ce, non plus en solitaire mais en équipe, en partageant ressources, savoir-faire, intuitions…  On est dans les compétences informationnelles, plus que jamais nécessaires pour réussir ses études et sa vie professionnelle mais aussi sa vie personnelle.

Loin d’être mutuellement exclusifs et contradictoires, la saisie sérendipitaire de citations collectées par papillonnage sur des sites web et la plongée patiente dans la lecture suivie d’un imprimé de plusieurs centaines de pages doivent être défendues comme complémentaires, et également indispensables à un véritable geste de recherche. Toutes deux requièrent leur entraînement propre, chacune offrant un mode de préhension irréductible à l’autre et irremplaçable. [notre emphase]

Un art de la conversation

Selon Sherry Turkle (Reclaiming Conversation), rien ne serait pire que de centrer l’interaction pédagogique autour des machinesSon cœur le plus vivant, le plus stimulant et le plus nourrissant reste et restera l’art de la conversation, c’est-à-dire l’ajustement permanent, intuitif, nuancé, infiniment subtil, microtemporel et microgestuel de sujets qui s’estiment en face à face, indissociablement attentifs et attentionnés les uns envers les autres. [notre emphase]  Enseignants comme étudiants sont invités à être attentifs les uns aux autres et à traiter avec ouverture, ce qui semble « niaiseux ».

Un art de l’erratisme

Le droit à l’erreur et à l’errance.  La véritable attention, l’attention émancipatrice, découvreuse, inventrice – que la philosophe Natalie Depraz rebaptise « vigilance » – est tout au contraire une attention ouverte (plutôt que concentrée), une attention scrutant le potentiel obscur des périphéries et des fonds (plutôt que focalisée sur une figure centrale), une attention en recherche active de surprises (plutôt qu’accaparée par la reconnaissance d’un déjà-connu). Bref : une attention curieuse plutôt qu’appliquée. [notre emphase]

La fin de cet article est un appel à l’erratisme comme mode d’émancipation de l’emprise du numérique sur nos vies.

Le problème central peut se formuler par la question suivante : comment concevoir mon geste de recherche de façon à ce que j’y trouve quelque chose de plus riche pour ma singularité que ce vers quoi me dirigent des algorithmes régis par la loi des grands nombres ? Aiguiser, raffiner, défier la curiosité des étudiants, de façon à les faire systématiquement excéder les attentes et les notifications suscitées par leurs profils statistiques : voilà la tâche centrale de l’éducation supérieure au sein du monde de l’accès.

À l’heure où le traitement algorithmique des big data, agencé par les plateformes sous l’emprise de la compétition capitaliste, tend à enfermer nos comportements à venir dans l’inertie des traces laissées par nos comportements passés, l’erratisme qui fait le propre de l’humain en tant que force de curiosité émancipatrice prend la forme d’un appel à démentir ses propres traces.

Sources –

Citton, Yves, « L’éducation de l’attention à l’âge du numérique ubiquitaire« , The Conversation, 21 juillet 2016

Citton, YvesL’éducation de l’attention à l’âge du numérique ubiquitaire. Educ.Pros.fr.  12 octobre 2016.

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