Culture générale à l’université: jeter le bébé avec l’eau du bain?

Deux textes assez différents (un américain et un britannique) m’amènent malheureusement à la même conclusion: en période d’austérité ou de « rigueur budgétaire », un des premiers sacrifices dans la qualité de la formation est celle d’une certaine culture générale qui enrichit l’esprit des futurs citoyens, mais aussi qui peut servir de base à un essentiel dialogue interdisciplinaire alors que les problèmes qui affligent la planète sont de plus en plus complexes.

Dans un premier cas, c’est Michael W. Clune, professeur d’anglais à la Case Western Reserve University, qui se préoccupe de la qualité des cours à option dans les colleges publics américains.  Ces cours semblent souvent dispensés en complément de tâche par des non-spécialistes de la discipline enseignée.  Par ailleurs, il existe plusieurs échappatoires permettant aux étudiants de passer outre de tels « electives » hors discipline:

« By surveying the various attacks on general education, one might assume that its goal — to expose students to forms of knowledge beyond their majors — is controversial. But it’s not. Without exception, the professors, administrators, students, and parents I’ve spoken with believe that a college education should endow every graduate with a knowledge of the world beyond the terms and techniques of their chosen trade. Our colleges are failing to do this. Faux interdisciplinary courses, slashed distribution requirements, and the practice of using AP credits to fulfill those that remain are symptoms of a system that doesn’t want to do the work it takes to educate students broadly and that wants to conceal this failure from the world. » (Clune, 2015)

Triste conclusion de Clune, dans un monde où la formation se veut de plus en plus utilitaire et « branchée sur les besoins du marché », la culture générale devient un luxe que seuls peuvent se permettre les riches.  Voilà qui vient renforcer la perception d’un système de formation supérieure à deux vitesses aux États-Unis:

«… Broad knowledge is simply not necessary for the careers most middle-class students will pursue. So the masses of college students are left with a thin veneer of course distribution to cover their essentially vocational education, while the few gifted enough (or whose families are wealthy enough) to attend the most elite institutions enjoy liberal learning as a luxury. » (Clune, 2015)

En Grande-Bretagne, c’est la parution de Fulfilling our potential: teaching excellence, social mobility and student choice, un livre vert par lequel le Department for Business, Innovation and Skills lançait en novembre dernier une consultation publique sur l’avenir du monde universitaire british, qui fait frémir deux cadres académiques de la University of Sheffield.  Si le gouvernement conservateur de David Cameron allait de l’avant avec certaines des propositions de ce document, l’université britannique serait essentiellement gouvernée par les lois du marché.

Les auteurs rappellent à juste titre qu’il y a pas si longtemps, le caractère « bien public » d’une population éduquée obtenait un relatif consensus à travers différentes sensibilités politiques. Il s’agissait d’un atout, voire d’une richesse, pour la majorité de la population:

« We are moving from a public to a private notion of universities, in which higher education is just another market. This, above all else, should be of primary concern to the generations of yesterday, today and tomorrow, because it threatens the integrity of British cultural and civilisational development.

Until relatively recently, politicians of all political hues believed that public investment in higher education was justified on the grounds that it provided public benefits to society as a whole. […]

It was not until the 1980s that the principle of publicly funded higher education, designed to yield primarily public benefits, was meaningfully challenged in the US and the UK. »  (Forstenzer et Flinders, 2015)

N’y-a-t-il pas lieu de s’inquiéter que la formation extra-disciplinaire ne devienne l’exception plutôt que la norme?

Sources:
Clune, Michael W., « Degrees of Ignorance », The Chronicle Review, The Chronicle of Higher Education, 6 décembre 2015

Forstenzer, Joshua et Mathew Flinders, « Universities should benefit the public, not just the public purse », Higher Education Network, The Guardian, 7 décembre 2015

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Commentaires

  1. Maryse Beaulieu a écrit:

    De mon point de vue, la formation extra-disciplinaire est une exception depuis bon nombre d’années. De s’inquiéter il y a lieu, en effet. Les formations universitaires ne se dirigent pas vers l’objectif d’enrichissement de la société dans son ensemble non plus.. La très grande majorité des programmes universitaires ne va pas dans cette direction.

  2. Rodolfo Felices a écrit:

    Merci, Jean-Sébastien, pour cet article. Ici même à l’Université de Sherbrooke, la logique de financement sectoriel ne motive pas vraiment les comités de programme à faire place à des crédits extra-disciplinaires dans le parcours des étudiantes et des étudiants. C’est vraiment dommage pour la culture générale de cette génération et décidément un appauvrissement de l’esprit universitaire.

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