Innovation pédagogique : entre l’individuel et l’institutionnel

L’État, les collectivités et les institutions universitaires (de même que les établissements d’autres niveaux) financent des projets visant l’intégration du numérique dans l’enseignement. Des sommes considérables peuvent être mises en jeu. L’octroi du financement est-il accompagné de conditions quant à la rigueur des expérimentations et à la diffusion de bilans?

« Il faut bien garder en tête que les enseignants parlent très peu de leurs pratiques pédagogiques entre eux; la plupart des concertations sont essentiellement « institutionnelles et portent sur des problèmes d’organisation. Le face-à-face pédagogique reste du domaine privé dans l’imaginaire collectif enseignant : on ne dévoile ni ses problèmes ni ses solutions aux collègues. L’enseignement est un des métiers où la mutualisation est la plus faible. Et cela constitue une entrave considérable à la véritable innovation. »

Les expérimentations qui sont engagées nécessitent de passer du stade micro (établissement) au stade macro (multi-établissements). Il a été dit dans les débats que l’expérimentation est souvent un « One shot » or l’objectif est de « généraliser » ou de tenter de …

Jean-Paul Moiraud, directeur adjoint FDV – Faculté de Droit – Université Jean Moulin Lyon 3, qui cherche à comprendre quels les enjeux et les perturbations du temps et de l’espace dans les dispositifs de formation en ligne, propose quelques pistes à explorer pour que compétence pédagogique et compétence d’équipement numérique se conjuguent à innovation :

  • former les jeunes enseignants dans les espé à la méthode de recherche pour les préparer à analyser les évolutions de leur métier ;
  • prévoir un temps de formation pour les enseignants impliqués dans les expérimentations ;
  • demander aux enseignants engagés dans les expérimentations de fournir des bilans « d’expé »
  • associer plus fortement les enseignants aux logiques projets ;

Philippe Meirieu, chercheur et écrivain français, spécialiste des sciences de l’éducation, exhorte les institutions désireuses d’innover à prendre les responsabilités nécessaires, dont :

  • se positionner clairement sur les finalités et non «totémiser » des outils;
  • mettre en cohérence les systèmes d’évaluation avec les projets promus;
  • accompagner les équipes d’innovateurs : faire jouer la mutualisation entre collègues et l’engagement des enseignants dans des projets de recherche universitaire.

Michel Beney, enseignant chercheur à l’Université de Bretagne occidentale, abonde dans le même sens. Il a étudié quelques modalités mises en place pour favoriser l’innovation afin de vérifier si elles étaient porteuses de changements durables et généralisables : appels à projets, financement spécifique pour l’achat d’outils; formations techniques pour les enseignants et structures chargées de développer des outils numériques. Sa communication au VIIIe colloque Questions de pédagogie dans l’enseignement supérieur est quelque peu décapante. Voici quelques phrases percutantes du texte de Beney.

  • Cela ne sert à rien d’utiliser des nouvelles technologies si c’est pour « perpétuer les anciennes pratiques avec de nouveaux outils » [Lebrun, 2005].
  • Une telle approche [faire appel à des spécialistes pour former aux outils et méthodes), […], renvoie souvent l’échec du changement sur l’enseignant qui n’aurait « pas su mettre en œuvre les outils ».
  • Certaines politiques se résument à proposer une approche centrée sur les individus en évitant de s’interroger sur la place de l’innovation dans une politique globale.
  • Souvent on trouve l’idée que l’innovation peut partir d’un acte isolé qui va avoir un effet d’entrainement. L’argument invoqué est celui de la faisabilité : si telle ou telle innovation a été possible, les autres collègues auront du mal à justifier de ne pas faire de même. Un avantage de cette posture est qu’il est alors possible de rejeter l’absence d’adhésion des enseignants, et donc l’absence de transfert de l’innovation, à leur mauvaise volonté. Mais cet effet « petite graine » qui va essaimer est loin d’être démontré.
  • […] parmi les méthodes innovantes il y a le développement des méthodes collaboratives. Comme l’a souligné F.Taddei, le savoir se construit de plus en plus de manière collective [Taddei, 2009].
  • Il faut privilégier une approche basée sur la fédération des expériences développées localement dans des structures stables. Cette mise en relation ne doit pas se réduire à « mettre en commun », à faire des vitrines où l’on exposerait les « bonnes pratiques ». Il faut créer une véritable dynamique d’échanges basée sur un projet de formation des formateurs. F.Taddei (par le d’intelligence collective [Taddei, 2009], il faut aller dans ce sens et expérimenter des modalités de fonctionnement de type fédératif pour développer une forme d’intelligence collective basée sur la formation. La mise en réseau des structures étant une première étape mais pas l’ultime.

Il y a là matière à réflexion, voire à débat…

Sources –

Moiraud, Jean-Paul. La méthode de recherche, une nouvelle compétence? Educavox. 4 septembre 2015.

Meirieu, Philippe. La cohérence pédagogique ne peut être décrétée, elle doit s’élaborer dans la durée. Texte de l’entretien accordé par Philippe Meirieu au journal Le Monde dans le cadre du dossier paru dans le numéro du vendredi 28 août 2015 : L’innovation, c’est classe.

Beney, Michel. L’innovation : une idée peut cacher une absence de volonté de changement. Actes du VIIIe colloque Questions de pédagogie dans l’enseignement supérieur. juin 2015. p. 446-455.

 

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Commentaires

  1. Jean-Sébastien Dubé a écrit:

    Vraiment très très intéressant. Remet en question plusieurs manières de faire prises pour acquises. Bravo pour les liens que tu fais entre les articles.

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