Ivory Tower, un documentaire important pour comprendre les problèmes du système universitaire américain

n-IVORY-TOWER-DOCUMENTARY-largeJ’avais parlé de ce film une première fois en juin dernier, mais je partais de la bande-annonce et d’articles écrits en marge de la promo et du Festival Sundance.  Cette fois-ci, j’ai visionné le documentaire et je vous livre ce qui m’a frappé:

1)  Le film débute par un entretien avec Andrew Delbanco, professeur de sciences humaines à l’Université Colombia et auteur de College : What It Was, Is, and Should Be, Princeton University Press, 2012.  On entendra aussi Elizabeth Armstrong et Laura Hamilton, auteures de Paying for the Party: How College Maintain Inequality, 2013.  Du coup, le film nous suggère des lectures intéressantes.  Il nous permet aussi de mettre un visage sur des gens que nous avons cité à diverses reprises:

2) Le film décrit bien la spirale dans laquelle s’enfonce le système universitaire américain.

  • Aller à l’université aux États-Unis peut coûter 60 000 USD$ / année et plus.
  • Les universités, gérées comme des entreprises, se font compétition, notamment pour attirer des étudiants externes à l’état qui paient le double de scolarité.  Pour ce faire, leur attractivité est le plus souvent basée sur la vie sociale (les fêtes et les fraternités) et sur les infrastructures (piscines, murs d’escalade, stades, salles d’exercices, télés à écrans plasma, etc.).  Compte tenu du prix élevé des études, les parents payeurs s’attendent presque à un tel luxe pour leurs enfants.  La compétition ne se fait donc pas sur les prix.
  • Leur prestige, associé aux classements internationaux, dépend le plus souvent des activités de recherche et l’enseignement n’est pas une priorité.  Richard Arum note que les jeunes qu’il a sondé étudiaient moins de 5 h par semaine et ne rédigeaient à peu près aucun travaux de plus de 20 pages. L’évaluation de l’enseignement fait par les étudiants pèse lourd sur les carrières professorales. Le nombre de chargés de cours (adjuncts) augmente plus rapidement que celui des professeurs de carrière qui stagne et parfois régresse.  Depuis les années 1970, le personnel administratif a augmenté de 250 %, alors que le personnel enseignant a augmenté de 51 %.  Les salaires des dirigeants universitaires sont en hausse constante.
  • Tous ces facteurs nourrissent une mentalité de consommateurs chez les étudiants.  Etc.

3) Le film est aussi une efficace leçon d’histoire pour comprendre le passage de la perception de le formation supérieure américaine comme un bien collectif permettant la mobilité sociale et l’amélioration de la vie citoyenne à l’idée qu’il s’agit plutôt d’un avantage individuel sur le marché de l’emploi.  On apprend ainsi la teneur de différentes mesures facilitant l’émergence du réseau universitaire public américain et son accessibilité:

  • le Morrill Act, 1862: des terrains fédéraux sont cédés pour construire les universités d’état publiques
  • le G.I­. Bill, 1944, permettant aux vétérans de la seconde Guerre mondiale d’aller à l’université tous frais payés, peu importe leur origine sociale.  2.2 millions de militaires s’en prévaudront;
  • le California Master Plan for Higher Education, 1960, sous l’impulsion de Clark Kerr qui créé à la fois le réseau des California State Universities (CSU), celui des California State Colleges (CSC) et celui des California Community Colleges (CCC).
  • le Higher Education Bill, 1965: création des Pell Grants qui offrait de l’aide financière pour accéder à l’université
    • En 1977, une bourse Pell payait jusqu’à 116 % des frais de scolarité; aujourd’hui, c’est environ 42 %.

Puis les années Reagan (à titre de gouverneur de la Californie (67-76), puis de président des États-Unis (81-89)) voient un changement radical de politique. En temps de récession, l’État n’a pas à payer pour les avantages que choisissent ou non de se donner les citoyens. Reagan – qui s’est fait élire en menaçant de démanteler le Département d’éducation fédéral –  réduit significativement le financement public et fait interrompre la construction de nouvelles institutions.  Les frais de scolarité augmentent et l’industrie du prêt étudiant privée se développe, offrant une grande disponibilité de financement à faible risque (pour les prêteurs).  Aux États-Unis, même en cas de faillite personnelle, il faut rembourser ses dettes d’études.  La dette de tous les étudiants américains dépasse le billion de dollars US, ce qui est davantage que la dette de toutes les cartes de crédit.  On mentionne que le 15 janvier 2013 la firme Moody’s mentionnait « College might not be worth the price ».

4) Le film témoigne bien de divers mouvements pour tenter de réformer cette situation difficile.  Il est question brièvement des MOOC, mais surtout de l’échec d’Udacity à soutenir les cours d’appoint de la San Jose State University.  On mentionne aussi la classe inversée et les modèles hybrides qui permettent de conserver la « magie du rapport face à face ».  On croit au potentiel de la technologie d’aider les étudiants les plus désavantagés.

Plus troublantes sont les conclusions de Peter Thiel et de ses émules pour qui « Aller à l’université est devenue une manière d’éviter de penser au futur ».  Outre le mouvement UnCollege déjà évoqué, on visite la Education Hacker House à Duckpond en Floride et on assiste à un cours où l’on montre à des jeunes gens comment dégrouper (unbundle) ce qu’offre l’université (Knowledge, Network, Credentials) et le remplacer, morceau par morceau, par des alternatives.

5) Enfin, malgré tous ces renseignements, le film reste captivant notamment parce qu’il est traversé d’histoires humaines comme celle d’un étudiant noir de milieu pauvre qui est entré à Harvard grâce à un « full scholarship ». La fierté de sa famille est belle à voir.  On suit aussi une jeune fille de milieu modeste qui étudie à la Cooper Union de New York et arbore le carré rouge.  Lorsque l’institution abandonne son principe de gratuité, elle participera au débat, aux manifestations, puis au siège du bureau du recteur jamshed Bharucha qui durera trois mois.

À voir absolument pour qui croit qu’il y a des liens à faire entre la situation américaine et la nôtre… Disponible sur Videotron Illico et Netflix.

Sources:

Kingkade, Tyler, « Things You’ll Learn About Colleges From Watching The ‘Ivory Tower’ Documentary« , Huffington Post, 25 juin 2014.

Rossi, Andrew, Ivory Tower, CNN Films, 90 min, 2014

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