La valeur des études en sciences humaines en cette ère de « professionnalisation »

La tendance à « professionnaliser » les diverses formations universitaires (et probablement collégiales) est lourde.  Professionnaliser au sens d’inclure le développement de compétences professionnelles dans le plus de programmes possible afin de favoriser une meilleure insertion sur le marché du travail des diplômés.

Certaines disciplines, professionnelles de nature, s’inscrivent depuis toujours dans cette voie : génie, médecine, pour ne nommer que celles-ci.  Mais ça n’est pas le cas pour les sciences humaines, qu’on dit fondamentales et qui visent le développement d’une « bonne tête » dans une discipline donnée.

En cette ère que d’aucunes qualifient d’utilitariste, notamment parce qu’elle semble (pour utiliser un euphémisme) exiger que les formations universitaires soient branchées directement sur le marché du travail, les sciences humaines se trouvent acculées à justifier leur existence même.  Deux types de réactions se font entendre.  Dans le coin droit, on retrouve les traditionnalistes, qui arguent que mettre une emphase sur le développement de compétences professionnelles constitue un manquement grave à la responsabilité des sciences humaines de rendre compte et d’honorer la culture pour ce qu’elle est.  Dans le coin gauche se trouvent les révisionnistes qui soutiennent haut et fort qu’accentuer le développement de compétences d’analyse et de communication équivaut à vendre l’âme des sciences humaines aux idéologies et aux valeurs dominantes de l’heure.  Dans les deux camps, on s’entend pour décrier la formation universitaire en est réduite à la « certification » de diplômés pour le marché du travail.  À la question À quoi servent les sciences humaines? certains, dont l’éminent professeur américain Stanley Fish, vont même jusqu’à répondre RIEN.  Cette réponse contribue certainement à perpétrer l’impression d’inutilité que les entreprises ont de la valeur d’une formation en sciences humaines, impression qui remonte à l’avènement de l’ère industrielle.   L’expression se tirer dans le pied s’appliquerait-elle ici?   Certainement, comme le traduisent les propos de Paul Jay et Gerald Graff ans leur article Fear of Being Useful, paru dans Inside Higher Ed le 5 janvier 2012 :

If there is a crisis in the humanities, then, it stems less from their inherent lack of practical utility than from our humanistic disdain for such utility, which too often prevents us from taking advantage of the vocational opportunities presented to us. This lofty disdain for the market has thwarted the success of the few programs that have recognized that humanities graduates have much to offer the worlds of business, technology, arts agencies, and philanthropic foundations. (NDLR : notre emphase)

Il est intéressant de noter que plusieurs entreprises ont commencé à reconnaître la valeur et le rôle d’une formation en sciences humaines dans la santé économique d’un état.

« Studying the humanities improves your ability to read and write. No matter what you do in life, you will have a huge advantage if you can read a paragraph and discern its meaning (a rarer talent than you might suppose). You will have enormous power if you are the person in the office who can write a clear and concise memo. » – David Brooks, chroniqueur au New York Times

« at State Farm, our employment exam does not test applicants on their knowledge of finance or the insurance business, but it does require them to demonstrate critical thinking skills » and « the ability to read for information, to communicate and write effectively, and to have an understanding of global integration. » – Edward B. Rust Jr., president et PDG de State Farm Insurance Companies.

Si on tente de cerner les compétences professionnelles des formations en sciences humaines, on obtient la liste suivante :

  • savoir lire et comprendre ce qui est lu
  • savoir écrire
  • maîtriser l’art de la rhétorique
  • maîtriser diverses théories d’analyse
  • faire preuve de sens critique
  • savoir détecter l’ambiguïté et y faire face
  • faire preuve de créativité et d’originalité
  • comprendre diverses cultures

Un programme en sciences humaines ne prépare pas à un emploi spécifique mais à une diversité d’emplois, certains parfois insoupçonnés, inimaginables même au moment des études.  Et c’est cette souplesse qui rend les formations en sciences « utiles » à notre économie du savoir.  À titre d’exemples d’emplois possibles : curateur de musée, rédacteur technique, journaliste, professionnel des média, consultant politique, spécialiste en marketing, analyste en politiques et autres réglementations…

On a vu apparaître des programmes mettant en valeur les sciences humaines comme le baccalauréat Humanities + (Brigham Young University), dans lequel les étudiants doivent choisir une mineure sur un sujet « pratique », professionnaliser leurs compétences linguistiques et internationaliser leur profil par un stage à l’étranger; la maîtrise Master of Arts Program in the Humanities (University of Chicago), qui forme spécifiquement à des carrières non académiques.

Un nouveau champ est en émergence : les sciences humaines numériques (Digital Humanities).  Ce champ se situe à l’intersection des sciences informatiques et des sciences humaines.  Parmi les diverses carrières, on peut mentionner la rédaction de programmes informatiques, l’encodage et l’édition de textes, la publication électronique, le design d’interfaces, la construction d’archives pour la conservation de données, le développement d’une expertise liée aux enjeux de propriété intellectuelle, de vie privée, d’accès aux données publiques, d’éthique…

Comme le dit si bien Cathy Davidson dans son livre Now You See It, il est grand temps d’abandonner cette vision du 19e siècle des sciences humaines, qui veut que ces dernières constituent le royaume des nobles esprits cultivés et contemplatifs (en opposition aux esprits étroits travaillant dans des usines crachant force produits et fumée).

La conclusion de l’article est fort évocatrice :

[…]  to take advantage of the vocational potential of humanities study as we propose is not to sell out to the corporate world, but to bring the critical perspective of the humanities into that world. It is a perspective that is sorely needed, especially in corporate and financial sectors that have lately been notoriously challenged in the ethics department, to say the least. Humanities graduates are trained to consider the ethical dimensions of experience, linking the humanities with the sciences as well as with business and looking at both these realms from diverse perspectives. To those who worry that what we urge would blunt the humanities’ critical power, we would reply that it would actually figure to increase that power, for power after all is the ability to act in the world.

Il n’est pas sans intérêt de mentionner que l’Université McGill a déclaré Janvier 2012 est le mois des sciences humaines numériques.

Source :

Jay, P. et Graff G., « Fear of Being Useful », Inside Higher Ed, 5 janvier 2012

Une salle de classe d'apprentissage actif à l'ESSCA (France)
Les 10 plus importantes nouvelles « technologies et éducation » de 2011, selon eCampus News

Commentaires

  1. Jean-Sébastien Dubé a écrit:

    Autre article en lien avec la popularité grandissante des Digital Humanities :

    Kolowich, Steve, « Digital Humanites – The Promotion That Matters », _Inside Higher Ed_, 4 janvier 2012
    http://www.insidehighered.com/news/2012/01/04/evaluating-digital-humanities-enthusiasm-may-outpace-best-practices

    Il y est question de la difficulté qu’éprouvent certains comités de pairs d’évaluer les recherches des aspirants-professeurs qui choisissent le Web et les nouveaux médias comme plateformes pour présenter leurs travaux… et donc de freins à l’embauche de spécialistes de ces disciplines.

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