Marché risqué pour la formation continue au Québec

Dans le dernier Magazine Jobboom,entrevue intéressante avec Colette Bernier, sociologue et professeure retraitée du Département des relations industrielles de l’Université Laval, auteure d’un livre intitulé Formation et employabilité (PUL, 2011).  « [E]lle met le doigt sur une réalité troublante : le travailleur québécois a l’entière responsabilité de maintenir ses connaissances à jour, mais en échange, il n’a guère de soutien ni de droits pour y parvenir. »  Quelques extraits :

  • « [L]e nombre d’emplois tenus par des diplômés universitaires est en évolution. […] Un emploi sur cinq est encore tenu par un travailleur qui a une 5e secondaire ou moins, soit la même proportion que les emplois occupés par des diplômés universitaires. Et beaucoup de diplômés sont surqualifiés pour le poste qu’ils occupent. […] [A]u Québec, le tiers de la main-d’œuvre travaille de façon temporaire, à temps partiel ou pour son compte. C’est énorme! Ces tendances contredisent la thèse de l’économie du savoir et nous conduisent plutôt à parler d’une «société du risque», ou de l’insécurité professionnelle. »
  • « Ce qui reste problématique, c’est que les entreprises forment qui elles veulent, quand elles le veulent et selon leurs besoins. Le travailleur, lui, ne peut revendiquer une formation particulière pour assurer son employabilité présente ou future ni demander des congés pour se consacrer à une formation qui lui serait potentiellement utile dans son cheminement de carrière. »
  • « [Les travailleurs des PME, qui représentent près des deux tiers de la main-d’œuvre québécoise] …ont souvent des emplois moins bien rémunérés et des conditions de travail moins intéressantes, moins protégées. Et dans la mesure où les PME n’ont pas l’obligation de former leurs employés et qu’elles ont généralement moins de moyens financiers que les grandes entreprises pour le faire de leur propre chef, leur main-d’œuvre, à moyen terme, se trouve désavantagée sur le marché du travail. »
  • « [L]a véritable avancée [pour outiller les travailleurs dans d’autres pays], ce sont des congés accordés pour acquérir de la formation, dont la nature est à la discrétion du travailleur, comme c’est le cas en Belgique, en Espagne, en Finlande, en Italie et en Suède. À travers le monde, on cherche aussi des solutions pour sécuriser le parcours professionnel des travailleurs, plutôt que les emplois comme tels, qui se précarisent et qui offrent de moins en moins de protections sociales. Au Québec, on commence à se pencher aussi sur ces questions. » [mes emphases]
  • « …[I]l importe de bien former les jeunes : meilleure sera leur formation de base, plus ils auront accès à la formation continue plus tard, car ils ne partiront pas de zéro. Mais actuellement, les établissements d’enseignement créent plutôt des formations toujours de plus en plus courtes, spécialisées, accolées aux besoins spécifiques de certaines entreprises, ce qui peut avoir comme conséquence de dévaloriser les diplômes plus généraux. Autre écueil : on augmente les droits de scolarité, ce qui peut réduire l’accès à une bonne formation de base. Or, il ne faudrait pas avoir à recourir à la formation continue pour «patcher» les manques; ce serait contreproductif. »

[mes emphases]

Source :
Poitras, Annick, « Les risques de la formation continue » [« À vos risques et mérites » dans la version papier], Magazine Jobboom, novembre 2011, vol. 12, no.6, pp. 10-11

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Commentaires

  1. Jean-Sébastien Dubé a écrit:

    Dans le cadre de la chronique « Pourquoi j’ai écrit ce livre ? » du magazine _Découvrir_ de l’ACFAS, Colette Bernier signe en mars 2012 « Se former dans une société du risque », un texte très riche : http://www.acfas.ca/publications/decouvrir/2012/03/se-former-dans-societe-risque?utm_source=decouvrir-seformer&utm_medium=email&utm_campaign=bulletin-mars-2012
    « …[L]’hypothèse centrale de mon livre est que la relation d’emploi traditionnelle propre au monde industriel du 20e siècle, et qui régissait une certaine sécurité d’emploi sur la base de l’ancienneté au sein d’une même entreprise, est en train de changer du tout au tout.

    […]. ..[D]evant des transitions professionnelles supposément plus nombreuses, et face à la nécessité de maintenir son « employabilité », une nouvelle rhétorique se fait jour. Le travailleur devient désormais l’entrepreneur de sa vie professionnelle, et il est incité à se former tout au long de sa vie pour maintenir ses compétences et sa sécurité d’emploi.

    Dans ce nouveau paradigme de la formation-employabilité, l’action publique appelle désormais à une prise en compte des compétences au plus près des milieux du travail. L’entreprise tend de la sorte à devenir un lieu primordial en matière de formation continue reléguant au second rang l’école qui, jusque-là, occupait la place dominante.

    […] Pour l’éducation, l’optique marchande et utilitariste propre au néolibéralisme s’est traduite par la recherche d’une plus grande adéquation de la formation aux emplois. Ce sont désormais les besoins du marché du travail qui priment. Les liens entre l’école et l’entreprise se resserrent par la création notamment de formations courtes et de services aux entreprises (SAE) à l’intérieur même des écoles publiques. »

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